L’audace aussi est une couleur !
Après vous avoir démontré avec la rétrospective Pierre Soulages que le noir est une couleur, une note essentielle, indispensable à la compréhension de la lumière et à son reflet, invitation à de multiples voyages, nous vous embarquons, cette fois, dans un périple autre, à la rencontre de Gaston Chaissac, sorte de filleul de Miro ou de Nicolas de Staël, à la découverte d’un homme surprenant, d’un poète qui écrit des totems et peint des comptines, à moins que ce ne soit le contraire...
Un homme "sans préjugé touchant au métier", disait déjà de lui Benjamin Péret dans L’homme du point du jour, en 1958, "puisque le mot artiste « ne veut d’ailleurs probablement pas dire grand-chose », sans ambition car il se sait trop proche de l’enfance qu’il tient à préserver en lui, Gaston Chaissac, ce « cordonnier sans travail d’une paroisse boquine », se reconnaît seulement et à juste titre comme un homme couleur d’audace." Et il en faut, de l’audace, pour décider de demeurer dans l’enfance et d’aller son chemin quoiqu’on en dise, de peindre ce que l’on ressent, de montrer à ces adultes fats ce que le monde enfantin cache comme trésors et d’imposer sa liberté de ton et d’expression, ses formes et ses couleurs à une époque triste et morne. Oui, chapeau bas monsieur Chaissac.

Découvert à la fin de 1943 par Jean Paulhan et André Lhote, Chaissac est avant tout un marginal, tant sur le plan social qu’artistique. Injustement oublié, et ne serait-ce le récent mouvement de réhabilitation actuel, il fut mis de côté et totalement incompris de son vivant, même par Jean Dubuffet qui tenta de l’aider à faire son entrée à Paris mais qui ne réussit qu’à l’enfermer dans le carcan de l’art brut, un rapprochement malheureux qu’il rejeta par la suite mais le mal était fait.
Chaissac était étiqueté. Et si fascinante famille qu’elle puisse être, il n’en était pas, lui si singulier et solitaire... Mais en rêve, comme il l’écrira à Dubuffet, il se voyait dialoguer avec Picasso.
Car, en effet, avec lui ou Klee et Miro, il est bien de cette famille-là, si tant est que l’on doive tisser des liens entre des artistes aussi prodigieux. Par contre, l’extraordinaire avantage que Chaissac avait sur ses pairs, c’était cette naturelle prédisposition à demeurer en enfance, lui qui "fut toujours un grand enfant mélancolique et malicieux. Celui-là même qui peuplait sa solitude de personnages aux sourires ambigus et trompait son mal-être par une correspondance ininterrompue adressée à des connaissances comme à des inconnus."
Oui, Chaissac est complexe et paradoxal, c’est un homme à l’humour incisif qui masque un désespoir profond. Il livre alors une œuvre foisonnante qui se joue des écoles et libère son moi mais ce n’est pas un seul et même bloc ici-bas posé comme pour soulager ses épaules chétives mais bien l’éternel recommencement d’un autre lui-même qui pourrait enfin (re)naître dans l’un de ces totems aux visages hirsutes et goguenards... "Chaissac est un et multiple. Et son œuvre, à sa ressemblance, brandit le nom de l’auteur comme un étendard, avec une signature souvent disproportionnée et tonitruante".
Le voilà qui brouille les pistes en usant de matériaux, de formes, de procédés et de mots différents pour tenter de libérer cette petite voix qui sommeille en lui et qui réveille ses appétits de création.
Mais attention, ne tombez pas dans le miroir d’une peinture naïve, cette œuvre fait acte de modernité, elle affiche une spontanéité libératrice d’une fougue naturelle. Elle joue à cache-cache d’un maque l’autre pour dénouer les fils qui tisse le rideau derrière lequel se cache l’artiste. Se mettre à nu n’est pas chose facile...
Doit-on avancer l’idée d’une certaine folie chez Chaissac, comme le pensait sans doute Dubuffet qui quêtait dans l’imagerie des malades mentaux la source de son inspiration, allant jusqu’à faire la tournée des asiles, en Suisse, en 1945 ? Certes, non ! Candide envers le monde et poète ne veut pas dire fou, mais clairvoyant certainement, et Chaissac était d’une parfaite intelligence. Il savait donc très clairement que ses origines très modestes et sa désobéissance vis-à-vis de la norme sociale allait attirer sur lui les courroux ; d’autant, qu’isolé en Vendée, marié à une institutrice laïque en butte à l’hostilité d’une population farouchement catholique, cela aurait tôt fait de les mettre dans la mire : d’office, ce marginal serait suspect...
Vinrent ensuite quelques mots mal placés dans une correspondance et Chaissac se vexa, blessé par les allégations entre les fous et son travail, entre l’art brut et la folie. Même s’il existe d’indiscutables analogies formelles entre certains travaux autrefois collectés par des psychiatres et les dessins de Chaissac dans les années 1930 et 1940, l’art brut n’est pas du tout un concept révolutionnaire mais un emballage nouveau pour un phénomène déjà largement étudié. Un caprice de Dubuffet qu’il tente d’imposer, entre slogan et sophisme - qui est normal et qui ne l’est pas ? sans déraison l’art des fous n’existe pas - et Chaissac se sent prisonnier. Il se renferme encore plus sur lui-même et ne sort plus de son atelier...
Pas plus schizophrène qu’un autre, Chaissac est surtout lucide. C’est avant tout un homme qui a la chance d’avoir à ses côtés une femme remarquable et une fille aimante qui lui donnent sa fantaisie, le font agir de manière déconcertante parfois mais cela ne relève en aucun cas de troubles profonds. Son asociabilité et sa mélancolie font le reste, et le peuple trop bavard sur ce qu’il ne connaît pas dressera de lui un portrait erroné.
Incompris donc, Gaston Chaissac, emporté par la rançon du génie, cette tristesse si joliment dépeinte par Aristote et que les psychiatres dénatureront sous le corpus de dépression nerveuse, preuve ultime de leur impossibilité à soigner un mal qu’ils n’auront, à terme, qu’étaient capables de renommer pour tenter de masquer leur incompétence... Mais désormais magnifié à sa juste valeur intrinsèque, Chaissac a officiellement rejoint ses pairs et il ne serait pas incongru de l’exposer aux côtés de Kandinsky, Matisse ou Klee, par exemple, puisque ils participent, tous, à nous donner les moyens de quitter, fut-ce un très court laps de temps, notre enveloppe charnelle pour gagner le royaume du rêve et tenter de rapporter quelques douceurs pour que le retour à la réalité soit moins éprouvant.
On reconnaît donc un Chaissac au premier coup d’œil, preuve s’il en est qu’il aura marqué bien plus que son époque. Ses peintures, sculptures, collages qu’il entreprend dès la fin de la Seconde Guerre mondiale se basent sur un canevas graphique préétabli qu’il signe systématiquement d’un cerne noir. Lequel l’aide ainsi à détourer les formes et à classer les plans de couleurs, et donne à ses œuvres un visuel proche du vitrail.
On est loin des premiers dessins qu’il produisait dans le Paris du Front Populaire, sous la protection d’Otto Freundlich, l’un des pionniers de l’abstraction, qui s’est très vite enthousiasmé pour ce jeune voisin : "Un maître nous est né !"
Il n’avait certes pas tort, et Chaissac osera sans cesse pousser les limites des procédures de mise en formes : compositions avec des épluchures de courges, empreintes de pierres, de cruche et de ciseaux, effets de matière à la serpillière... autant de nouvelles normes qu’il s’impose pour se permettre de briser le carcan du code et stimuler son imagination.

Gaston Chaissac aurait pu fêter ses cent ans en 2010, un ange passe quand on y pense et l’on plonge notre regard dans la juvénilité de son œuvre pour oublier : on y retrouve les sensations que l’on avait, enfant, les mains pleines de peinture, quand on dessinait ces portraits farfelus qui ne ressemblaient jamais à ce que l’on avait en tête et qui, par magie, se retrouvent - enfin ! - sous le trait de Chaissac, peintre iconoclaste à la poésie à fleur de pinceau...
Si vous habitez l’Isère, vous avez jusqu’au 31 janvier 2010 pour vous rendre au Musée de Grenoble et admirer de visu cette œuvre si particulière...
Ce livre en est le très beau catalogue qui vous permettra d’y revenir encore et encore quand la nostalgie de l’école primaire et ses heures passées à peindre vous picotera la gorge.
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