Voici un coffret aussi pimpant qu’essentiel dont l’habillage gourmand semble promettre bien des satisfactions. A commencer par l’étayage des pulsions. Voir des psychanalystes. Les voir et les entendre. Les entendre et les faire parler, eux d’ordinaire si silencieux et rendus pour l’occasion si prolixes.
Mais que vient rajouter ici le fait de filmer les psychanalystes et que n’apporterait pas le simple enregistrement de leur parole ? Cette série d’entretiens permettrait-elle enfin de lever quelque chose du secret inhérent à l’acte analytique ? Et de rendre transmissible ce qu’est une analyse sans nécessairement avoir à se « convertir » soi-même, c’est-à-dire en faire du moins l’épreuve, au moins l’expérience ?
Ces entretiens relèvent d’une enquête sociologique spécifique, une « observation participante » pour reprendre les termes de Daniel Friedman. Enquête sur la psychanalyse et non sur les psychanalystes. De leurs vies, on ne saura rien mais se construit une image d’eux soutenue par leurs expressions et mimiques. L’univers des mots s’incarne : timbre, expression, voix, regard, décor des cabinets, posture viennent complexifier les paroles en introduisant des décalages et mettant en cause le sens de ce qui est dit.
L’image ne vient pas illustrer le propos : elle ouvre à l’interprétation, à la signification et au réel de ces analystes. C’est l’acte analytique lui-même qui vient s’incarner. Ces entretiens favorisent donc l’observation de la psychanalyse dans toute sa richesse, c’est-à-dire comme discours, comme vécu, comme pratique. Les questions de Daniel Friedman sont simples et ne concernent pas des controverses théoriques. Elles renvoient au questionnement du grand public mais également aux questions que les psychanalystes eux-mêmes ne cessent de se poser : Qu’est-ce qu’être analyste ? Quel est le but de la psychanalyse ? Quelles sont ses différences avec la médecine, la psychiatrie ou la psychothérapie ? Quel est le rôle de l’argent ?
Questions d’autant plus pertinentes qu’elles permettent d’entrevoir la singularité des réponses et des attitudes, voire des contradictions, de chaque participant. Le tournage de la première série d’entretiens a eu lieu en 1983, soit deux ans après la mort de Lacan. 15 psychanalystes se référant à la conception freudienne sont interrogés. Certains jouissent déjà d’une notoriété internationale (André Green, J-B. Pontalis, Jean Clavreul...), d’autres entament l’exercice de la psychanalyse (Gérard Haddad). Ils sont de formation, tendance et générations différentes.
On les retrouve en miroir 25 ans plus tard, ré-interrogés sur les mêmes questions et sur les écarts à leur sens observable concernant leur patientèle et les difficultés inhérentes à la pratique analytique en 2008. Incontestablement les symptômes ont changé.
Ce changement ne concerne pas simplement les formes et manifestations des symptômes : les passages à l’acte psychopathologiques se multiplient ; les individus sont davantage dans la pulsion ; la clinique des névroses céderait le pas à celle des cas-limites.
Il est intéressant de noter que ces entretiens de 2008 présentent ces analystes sous un jour plus distancié vis-à-vis de leur pratique comme si l’analyse s’était davantage fondue dans leur existence, souligne Daniel Friedman. Tous s’inquiètent de l’avenir de la psychanalyse. Celle-ci serait « malade de son succès » rappelle A. Green en 1983 et perdrait ainsi son caractère radicalement subversif en voulant acquérir une place légitimée et institutionnalisée. Mais elle est également mise en difficulté par le champ scientifique, souvent pointé comme ennemi intime. C’est pourtant de leur collaboration que son avenir peut s’inventer.
Mais surtout, elle est incompatible avec les idéaux économiques, sociaux et politiques de notre temps qui ne jurent que par la rapidité, et le rentable. Comme justifier qu’une dizaine d’année de formation ne permette que de soutenir un nombre si limité de patients, là où les institutions (ASE, CMPP...) tentent de saturer les journées des psychologues-analystes en forçant une écoute à la chaîne pouvant aller jusqu’à 15 patients par jour ? De quelle écoute est-il question alors ? Comment déjouer ces logiques quantitatives qui visent non pas l’écoute du sujet mais sa normalisation forcée et sa ré-injection dans le monde scolaire ou dans le monde du travail ?
Voilà sans doute la difficulté principale à laquelle la psychanalyse a à répondre en 2010. Peut-être pouvons-nous espérer que ces périodes de crise seront au contraire favorables à une nouvelle impulsion vis-à-vis d’un système ambiant qui montre ses limites.
Véronique Godfroy
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