Isop de Caracal est un preux chevalier. Il a vaincu le Moróch, une bête terrifiante, et pris sa dépouille en guise de butin. Il attend, anxieux, la délivrance de sa femme, la si belle Mélisende, dont il est amoureux fou. Mais, trop affaiblie, elle meurt en donnant la vie à Brunehilde, une fille. Submergé par le chagrin, il sombre dans la déchéance et la démence, devenant un ivrogne aux appétits monstrueux et cruels.
Bruna grandit, élevée par un couple de serviteurs. À seize ans, elle est l’image frappante de la disparue, à un point tel que son père veut qu’elle remplace Mélisende. Il tente de la violer. Elle réussit à canaliser la folie d’Isop. Horrifiée, la jeune fille veut se réfugier au cœur de la forêt. Pendant qu’elle réunit hâtivement quelques effets, la peau du Moróch semble communiquer avec elle. Bruna décide de l’emmener. Entre-temps, son père revient. Dans la lutte qui les oppose, elle tue son père avec sa propre épée. Dans la forêt, vêtue de la fourrure, elle commence une lente métamorphose tant physique que psychique. En proie à des cauchemars violents provoqués par des réminiscences de sa vie ou des scènes étrangères à son vécu, elle mute et devient une bête, avec les réflexes d’un grand fauve, ses capacités olfactives et de mouvements. Le monstre, que l’on dit enfant de Furia, le reine de la nuit, est-il vraiment mort ? Bruna va-t-elle donner vie à un nouveau Moróch ?
Avec ce roman, Charlotte Bousquet fait revivre le thème de Peau d’Ane, le conte de Charles Perrault, dépoussiéré de toute sa codification absconse. Gardant un cadre médiéval, une touche de fantastique, elle donne au sujet une modernité dans le ton et l’approche de ce drame, de ce crime qu’est l’inceste. Les périphrases, les circonvolutions linguistiques et autres masques lexicaux n’ont plus lieu d’être. Charlotte Bousquet bouscule l’hypocrisie et appelle un chat : un chat. Elle nomme les actes par leur nom, décrit avec tact, mais sans fioritures la violence de telles situations.
Mais Charlotte Bousquet ne se contente pas d’une approche superficielle, elle explore, avec son héroïne, les méandres et les pathologies de l’âme humaine. Elle aborde, en quelques scènes fortes, les aberrations auxquelles un cerveau malade peut être soumis. Si elle est sans apitoiement pour le bourreau, elle porte son intérêt sur l’attitude de la victime, sur ses interrogations, sur son introspection, sur le cheminement qui l’amène à se croire responsable de la situation. Elle montre comment, de l’état de victime, celle-ci passe, peu à peu à celle de coupable. Si cette situation existe, n’est-ce pas de sa faute ? N’a-t-elle pas, par son silence, consenti au développement de la folie de son père ? L’auteur décrit magistralement les états d’âme de la victime et son glissement vers la culpabilité.
Parallèlement à l’inceste et ses conséquences sur ceux qui le subissent, l’auteur confronte Bruna à une évolution physique et mentale. Elle s’interroge sur la frontière entre humanité et bestialité, montrant que celle-ci devient floue lorsqu’il s’agit de survivre, quand les fonctions vitales de l’organisme prennent le pas sur les fondamentaux sociaux issus de l’éducation et de l’exemple. La quatrième de couverture annonce, en dessous du résumé de l’intrigue : Un roman envoûtant pour lecteur averti et quelques lignes plus bas : Tout lecteur. Peut-on en conclure que tout lecteur est un lecteur averti ? Il est vrai que si les enfants étaient mieux mis en garde des dangers que les adultes incestueux leur font courir... Maintenant, la lecture de La marque de la Bête fait partie de ces moyens d’information.
Ce livre est, par ailleurs, un roman sur la quête d’une nouvelle identité, servie par une écriture de qualité, un vocabulaire relevé, un attrait pour les belles images et une intrigue remarquablement menée. Il faut enfin signaler l’illustration de couverture de Didier Graffet : quel talent !
Il y a 3918 signes dans cet article.