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Le noir est une couleur !

Trop souvent, l’œuvre de Pierre Soulages est présentée comme une mise en perspective du noir et l’étude de ses tourments... Mais qui doute désormais que le noir n’est pas dans la nature ? Car peindre avec le noir, nous confie Soulages, "c’est le moyen le plus véhément de faire naître une lumière, mais une lumière picturale, c’est-à-dire émanant de la toile, modulée par la nature et la qualité des contrastes qui l’ont fait naître."
En 1999, à Graz, en Autriche, une exposition présentait une histoire du noir à travers les siècles, de la robe noire de l’impératrice Sissi au blouson noir de Marlon Brando dans L’Equipée sauvage, une suite de pièces qui se terminait par une dernière salle consacrée à la peinture. A l’entrée il y avait le premier "carré noir" de Malevitch, puis tous les artistes contemporains qui avaient utilisé le noir : Bacon, Tapiès, etc. Le parcours se terminait avec le carré noir de Robert Fludd datant de 1617 à côté d’une grande toile de Soulages, voulant ainsi signifier au visiteur que la boucle était - temporairement - bouclée : avec Fludd, nous avons le premier carré noir de l’histoire de l’art et avec Soulages le noir n’est plus noir : il devient une couleur de lumière.

Parfois rangée, à tort, dans la catégorie de l’abstraction lyrique avec Hartung et Atlan notamment, surtout à ses débuts, Soulages voit très vite son œuvre étiquetée et il s’y est tout de suite opposé. Il n’a pas hésité, dès 1948, à rappeler que pour lui, "la peinture n’est pas l’équivalent d’une sensation, d’une émotion, d’un sentiment, c’est une organisation de formes de couleurs, sur laquelle viennent se faire et se défaire les sens qu’on lui prête.". C’est donc encore moins un moyen de communication ni de l’expressionnisme ! Cette manière de classifier grâce à des repères simples n’est pas acceptable pour l’artiste...
Très tôt Soulages reçut une reconnaissance internationale : il entra en 1947 sur la scène parisienne à vingt-sept ans (soit sept années après avoir fait le choix radical de ne s’adonner plus qu’à la peinture) ; et dès 1951 la Philips Gallery de Washington acquière une de ses peintures. Puis en 1952 c’est au tour du MoMA de New York, au MNAM de Paris et au Kunsthaus de Zurich, en 1953 au Guggenheim Museum de New York et à la Tate Gallery de Londres à la suggestion directe du sculpteur Henry Moore et du peintre Graham Sutherland, pas moins !
Dès 1954, la Samuel Kootz Gallery de New York lui organise chaque année une exposition personnelle, ce qui fera de lui le plus américain des peintres français et lui donnera l’occasion de lier des amitiés avec De Kooning ou Rothko, notamment...
En ce début du troisième millénaire, plus de deux cents de ses œuvres sont présentes dans plus de cent musées du monde entier.

J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs, et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre.

Au niveau 6 du Centre Pompidou-musée national d’art moderne, se tient la Rétrospective Pierre Soulages jusqu’au 8 mars 2010, une belle manière de fêter le quatre-vingt dixième anniversaire du peintre français le plus étrange de ces dernières années. Semblant s’enfermer dans un monochrome thématique, Soulages dérange et agace certains puristes qui n’ont pas envie de faire l’effort de sortir de leurs canons érigés en dogme.
Car suivre Soulages c’est s’offrir une telle liberté d’interprétation que la couleur en devient anecdotique, un support de mouvement, en quelque sorte, un petit véhicule qui aide le cortex à se retrouver dans le labyrinthe des émotions et des coulisses qui s’ouvrent à chaque regard porté sur l’œuvre.
Retour logique, alors, que cette troisième exposition rétrospective au Centre Pompidou, lequel en 1979, et déjà, aussi, en 1967, toujours au Musée national d’art moderne, consacrait le génie de Soulages.
Ce sont plus de soixante ans de peinture qui sont ici données à admirer dans une lecture nouvelle du travail de l’artiste en insistant sur les développements récents de son œuvre. Vous aurez donc sous vos yeux ébahis plus d’une centaine de peintures majeurs créées de 1946 à nos jours : des étonnants brous de noix des années 1947-1949 aux toiles de ces dernières années - la plupart jamais montrées - qui impriment cette fougue qui n’a pas quitté Soulages et lui fait encore aller de l’avant...

Vous entrerez par la gauche, un S pour vous conduire d’emblée à la genèse qui inspirera tout le reste, cette période où Soulages peint sur papier ses brous de noix (salle 1) et s’attaque à ses fameux goudrons sur verre ; puis les peintures vont petit à petit se porter vers des toiles et vous suivrez (salle 2, 3 et 4) les décennies 1950, 60, 70... chemin faisant pour passer dans le corridor de l’outrenoir, sorte d’utérus qui vous expulsera dans l’outre-monde des reflets qui témoigneront d’une lumière existant bien sur une surface entièrement peinte de noir. Vous ferez alors un bond de vingt ans en avant, délibérément imposé par l’artiste afin de vous plonger dans l’un de ses grands accomplissements : une suite de sept toiles de mêmes dimensions (222 x 157 cm) peintes entre fin décembre 1990 et le 19 février 1991. Seulement trois peintures ici exposées mais la gifle est tout aussi puissante.
Le choc est conséquent, tout est prévu, des canapés vous attendent pour que vous puissiez vous ressaisir et contempler le temps qu’il faut ces mystérieux tableaux... Alors vous reprendrez pieds et vous dirigerez vers la salle 10 pour glisser entre les immenses polyptyques suspendus dans l’espace à quarante centimètres du sol, certains dos-à-dos, vous tournerez autour, vous en éloignerez pour chercher le meilleur angle, la lumière la plus adéquate pour qu’elle vous révèle ses pouvoirs de diffraction lorsqu’elle est prise dans les rets de la peinture noire. Vous serez hypnotisés par ces dix-sept pièces : même Soulages ne les avait jamais vues ensembles ainsi installées ; et vous contemplerez alors une autre peinture toute de diversité déployée dans un kaléidoscope de dégradés issu d’un monochrome qui, jamais auparavant, n’aura su vous tirez les larmes des yeux...
La salle de projection attenante vous permettra de voir un film, précédemment diffusé sur France5 dans la collection Empreintes, réalisé par Jean-Noël Cristani, Pierre Soulages, le noir et la lumière.

Outrenoir pour dire : au-delà de la lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un champ mental autre que celui du simple noir.

A cette occasion, et si vous souhaitez garder un souvenir de cet extraordinaire moment passé au Centre Pompidou, en sus des deux versions du catalogue proposés par les éditions du Centre, deux éditeurs vous offrent une alternative :
Gallimard reprend les deux ouvrages de Pierre Encrevé, parus séparément en 2007 et aujourd’hui épuisés, pour les proposer en un seul volume tête-bêche sous coffret, dans une édition augmentée (90 peintures sur toile et 90 peintures sur papier) choisies avec Soulages lui-même parmi les 1400 toiles et les 600 papiers (majoritairement inédits) qu’il a réalisés en soixante ans de peinture : une synthèse parfaite des œuvres de l’un de nos plus exceptionnels artistes contemporains...
C’est donc à l’impatience du peintre, nous rapporte Pierre Encrevé, que l’on doit cette action vers l’absolu simplicité des formes qui pointe dans l’expression de Soulages. Las de se sentir contraint par l’huile, un certain jour, dans un mouvement d’humeur, muni de brou et de pinceaux de peintre en bâtiment, il s’est rué sur le papier... avec le succès que l’on sait. D’une taille plus réduite, d’un abord facile, le papier a pu rassurer, d’une certaine manière, l’angoisse du créateur, et sur ce matériau si particulier, enfermé seul dans son atelier, Soulages s’attaque à la découverte d’un territoire inconnu. Enfin libre, il ose défier la lumière en tentant, non de la capturer, mais d’en définir des possibles contours mais surtout de jouer avec elle dans la gamme des gradations du sombre au clair... Cette quête quasi-mystique donnera naissance à près de huit cents peintures sur papier dont les deux tiers demeureront cachées pour toujours.
Pierre Encrevé en a choisi quatre-vingt avec l’artiste, dont la majorité n’étaient jamais sorties de l’atelier. Sorte de signature, ces brous de 1947-48 sont aussi un pied de nez à l’académique norme qu’il rejeta très tôt (admis aux Beaux-Arts, il refuse d’intégrer l’école trouvée trop rigide) et dont il s’affranchit en osant utiliser ce matériau grossier qu’il dissolvait à l’eau chaude dans de grandes jattes.
Mais plus encore que le brou, ce sont bien ces "étranges configurations de traces sombres que rien, dans les titres - qui se bornent à indiquer la matière employée, les dimensions, et la date de chaque œuvre -, qui troublent le plus, n’offrant aucun repère. Ni langage ni image, absolument abstraites, ces peintures hiératiques ne renvoient à rien et donc ouvrent toutes les portes. Ebranlé, le regardeur suit la linéarité et peut s’autoriser toutes les fantaisies... car "ce qui échappe aux mots, ce qui se trouve au plus obscur, au plus secret d’une peinture, c’est cela" qui intéresse Soulages et qu’il nous propose de partager. Une émotion d’une autre nature où la violence du tête-à-tête avec les signes verticaux ou la luminosité des champs colorés, voire le scintillement du noir qui n’est pas gris dans l’opacité de sa brillance. Ces peintures ont bien une âme.

Thalia vous ouvre les portes des ateliers de Soulages : un livre très habillement construit avec de splendides photos inédites prises durant l’été 2009, et un entretien conduit par Michel Ragon qui suit Soulages depuis la fin des années 1940, quand il découvre de jeunes peintres abstraits totalement inconnus (Hartung, Atlan, Soulages, Poliakoff, Schneider...) et se prend de passion pour l’Art Brut dès 1946 quand il rencontre Gaston Chaissac et lui consacre aussitôt un article dans Maintenant. Puis en 1949, il devient le correspondant du mouvement CoBrA (Jorn, Corneille, Alechinsky...).
Devenu critique d’art par amitié avec tous ces artistes, il a donc su tisser au fil des années une complicité avec Soulages.
Cet entretien, conduit avec finesse et gourmandise, nous ouvre certaines portes, nous informe de détails infimes (le galet qui indique si l’on peut - ou pas - pénétrer dans l’atelier) et d’anecdotes (enfant, quand il peint la neige en... noir) qui permettent une autre mise en perspective de l’homme et de son œuvre unique, et nous explique d’où vient cette attirance pour le noir dans son inextricable union avec la transparence de la lumière, source de l’énigme...
Quelle place doit avoir la taille d’un tableau, quel rôle joue "l’imprévu dans le se faisant de l’œuvre, dépassant, de loin heureusement, l’intention."

Toujours aussi curieux d’aller vers un ailleurs qu’il ne connaît pas, Pierre Soulages explore depuis quelques années la très grande dimension : pour l’heure c’est limité à trois mètres vingt-cinq (à cause de la hauteur sous plafond de son atelier). D’ailleurs, si vous ne voulez rien rater, il faudra, sitôt sorti de Beaubourg, vous rendre au Louvre, dans le Salon carré, où est présentée 300x235 cm, 9 juillet 2000 à côté de l’une des trois pièces du triptyque La Bataille de San Romano, d’Ucello... Le gigantisme alors vous donnera le loisir de découvrir que le regard orienté vers le haut donne encore d’autres frissons et que la réflexion de la lumière sur les états de surface du noir donne des variantes infinies selon l’angle dans lequel se positionne le regardeur.
En effet, par l’introduction de zones d’une grande matité Soulages tente de maîtriser différemment son noir-lumière dans une autre organisation.

Nota -
Pour être complet dans l’approche de l’œuvre de Soulages, signalons également l’ouvrage de Pierre Encrevé, Les Soulages du Musée Fabre, paru en septembre 2008, chez Gallimard, qui présente la collection permanente du musée de Montpellier.
Et le site officiel de l’artiste.



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François Xavier, le 4 janvier 2010 - article3866.html

Michel Ragon, Pierre Soulages, coll. "Ateliers d’artistes", 245 x 245, 80 photographies couleurs de Vincent Cunillière, couverture en carton brut sérigraphié, édition bilingue français/anglais, Thalia, octobre 2009, 80 p. 28,00 €

Pierre Encrevé, Soulages - 90 peintures sur toiles / 90 peintures sur papier, 230 x 287, dans un coffret sérigraphié, 182 illustrations couleurs, Gallimard, novembre 2009, 256 p. - 95,00 €

Pierre Encrevé & Alfred Pacquement, Soulages, catalogue de l’exposition, 235 x 280, 245 illustrations couleurs, Editions du Centre Pompidou, octobre 2009, 352 p. - 44,90 €

Xavier Isle de Beauchaine, Soulages - album de l’exposition, parcours en images d’une sélection d’œuvres, texte de Pierre Soulages "Image et signification", 270 x 270, version bilingue français/anglais, Editions du Centre Pompidou, octobre 2009, 60 p. - 8,50 €

Jean-Noël Cristani, Soulages, le noir et la lumière, coédition France5, Editions du Centre Pompidou/p.o.m. Films, 2008, 52 minutes, 22,00 €

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