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Le cinéma et les fantômes, c’est toute une histoire. Il y a les effets très chers et américains, et, à côté, la profondeur de simples images. Celles qui s’inscrivent calmement dans le temps et touchent le fond des choses.
Le film commence par un plan fixe fermé sur la mer. Pendant près d’une minute trente, l’œil est à l’affût de l’écume et des lignes blanches qui couvrent l’estran, le délaissé sableux de la mer. Filmer la mer, le rivage comme un espace clos, c’est presque un décadrage. L’horizon n’est qu’une ouverture artificielle, convenue et meurtrière : c’est de là qu’est venue la mort, la catastrophe. Peut-on le voir en face ? Là-bas ?

Venu de Bangkok, Ton arrive en voiture dans la petite ville de Takua Pa, ravagée par le tsunami et s’installe dans la chambre d’un hôtel presque vide, tenu par une jeune femme, Na. Attiré par l’ennui, par la jeune femme, à l’écart du rivage il fait de l’hôtel son lieu d’attache, le temps des travaux. « Hanter » au 17ème siècle, c’est d’abord fréquenter quelqu’un. Petit à petit une histoire d’amour prend forme entre ces deux êtres. Leur relation se construit par petites touches, par des séquences qui sont autant d’histoires de gestes. Comment penser que cette retenue du désir, sublimée par des acteurs non professionnels, n’est que feinte ?
On les suit, touché par leur gestion subtile des traces, des objets et de l’absence de l’être désiré. Viendra bien le temps de l’acte. Et cette mécanique de l’absence fonctionne comme une tragédie, dans laquelle les personnages agissent comme des ectoplasmes, voire comme des pantins submergés et commandés par des forces, des présences et des absences trop obsédantes. Et la romance finit comme un thriller poétique. On n’investit pas impunément l’espace de la mort des autres.

Les plans sont fixes, la caméra ne bouge pas. Les personnages s’inscrivent dans le décor. Et puis la caméra se déplace, l’image change de perspective et on découvre un autre plan, ignoré jusque là, révélant notre absurde ignorance de ce qui nous environne. Le décor devient environnement et les hommes de simples fourmis dans un paysage aux dimensions tragiques.

Près de la plage, à côté du grand hôtel dont il supervise passivement la construction, Ton pénètre dans une des maisons détruites par le raz de marée. Il visite cette maison hantée - le verbe "hanter" est issu d’un emprunt à l’ancien scandinave heimta : "conduire à la maison" - il touche les objets, parcourt les pièces. Après le ravage, l’outrage. Toutes les pressions du monde sont là : il faudra faire venir des touristes, le long de ces plages plus belles que le village meurtri. Et Ton participe - malgré lui - à la "reconstruction", cette appropriation métrique, concrète, raisonnée des architectes de Bangkok et d’ailleurs, au mépris des morts.
Le film est une façon de saisir cette ultime et profonde douleur du deuil collectif, douleur locale et irréductible, mortelle, qui capture, fige et tue. Loin de s’opposer, l’amour et la mort constituent ici des modes de résolution complémentaires d’un terrible conflit entre des monstres aux visages bien humains.

Comme une tranche de réel symbolique et brutal entre mer et montagne, ce premier film du jeune réalisateur thaïlandais Aditya Assarat nous rappelle avec finesse qu’on ne règle pas les traumatismes à coup de pelleteuses. De fréquentation, le mot hantise a maintenant pris le sens d’obsession.
Attention, donc.

Bonus :
Entretien avec le réalisateur (en anglais)



Il y a 3494 signes dans cet article.
Camille Aranyossy, le 18 décembre 2009 - article3837.html
Aditya Assarat, Wonderful town, 92 minutes, couleurs, PAL, Région 2, Editions Montparnasse Vidéo, octobre 2009 - 20,00 €
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