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Beaux livres
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Invisibles stèles au chant qui passe...

Si les tombes sont vides de vie et n’offrent qu’un regard, ne permettent qu’un acte de recueillement, elles peuvent aussi inciter au souvenir, titiller la curiosité, laisser planer un doute, surtout s’il s’agit d’une tombe d’un écrivain voire d’un poète. Car le poète mort n’en est pas moins bavard, toujours disponible pour porter ses vers dans la bouche d’un autre et s’adresser ainsi à tous ceux qui ont lu, lisent et liront ses poèmes...
Si Cees Nooteboom a entrepris de se rendre sur les tombes d’auteurs qu’il n’a pas connus, c’est aussi parce que ces grands maîtres continuent à lui parler et que leur œuvre résonne toujours à ses oreilles. Qui se récite dans la journée quelques vers de mémoire comprendra cette démarche d’un amoureux des mots. Mais cela n’explique pas tout : l’irrationnel prolonge la quête. Quelle drôle d’idée, en effet, d’aller porter des fleurs, de nettoyer la tombe, comme si il/elle nous voyait dont ne sait trop où, qu’il/elle remarquait comme nous sommes attentionnés...
Cees Nooteboom s’est rendu, au cours de ces dernières années, sur d’innombrables tombes de poètes et d’écrivains, et son sentiment reste le même : il connaît mieux ses morts que la majorité des vivants.

Depuis toujours cohabitant avec la poésie, Nooteboom a très vite appris que ce n’est pas là une chose qui s’explique facilement car la majorité de nos concitoyens la considère de loin pour peu qu’ils sachent qu’elle existe, l’ayant fuie à l’école, sans doute en raison de la contrainte liée à son apprentissage. Rares, donc, sont ceux qui acceptent que la poésie régisse leur vie entièrement, qui s’embarquent sur un destin qui dépendra uniquement de cette "langue qui ne se comporte pas comme à l’accoutumée, qui soudain devient étrangère. Ce sont les mots de toujours, mais on dirait qu’ils viennent d’un autre pays."
Les poètes choyés par Nooteboom sont ceux qui ont trouvé leur forme absolue (Eugenio Montale, Goofried Benn, Slauerhoff) et font intégralement partie de sa vie parce qu’ils l’ont "accompagné sous les formes les plus diverses et dans les moments les plus différents." Aussi se rend-il sur la tombe d’un poète comme il ferait un pèlerinage à ses œuvres complètes. "Et voilà un nouveau paradoxe, car pour l’œuvre on n’a pas besoin d’aller sur la tombe. [...] Pourquoi est-il donc pourtant émouvant de se trouver soudain, par un après-midi torride, après avoir cherché pendant des heures, dans un petit cimetière retiré, devant le mur derrière lequel ou dans lequel Eugenio Montale repose au milieu de centaines de trépassés ?"

Les routes ne sont pas des droites rectilignes allant vers une seule direction dans ce royaume des morts que l’on devine si mal pour n’y être jamais encore allé. De tous ses voyages, Cees Nooteboom a fait du monde un cimetière labyrinthique dans lequel il a rangé ses chers défunts, Borges reposant à côté de Wallace Stevens ou Juarroz à côté de René Char... Mais certains morts ont de l’humour, et tous ne se sont pas laissés faire, à l’image de Fernando Pessoa qui, déjà, de son vivant, s’était partagé en quatre hétéronymes qui se différenciaient par le caractère et le style mais qui, ultime pied de nez, avaient écrit les uns sur les autres, à l’instigation de leur créateur. Ce qui conduisit José Saramago à faire arriver à Lisbonne, en provenance du Brésil, l’un de ces quatre poètes fictifs - le médecin Ricardo Reis - le jour même où mourrait Pessoa.
Partant donc de L’Année de la mort de Ricardo Reis dans lequel Saramago décrit le chemin vers le cimetière de ce poète imaginaire, Nooteboom voulut se rendre sur sa tombe et lorsqu’il demanda au gardien où se trouvait Pessoa, ce dernier lui répondit, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde : "Non, Pessoa n’est plus là, il est parti."
Un autre écrivain lui fit aussi la même blague, c’est D. H. Lawrence dont le petit cimetière de Vence ne conserve plus qu’une plaque disant qu’il reposa bien ici, de mars 1930 à mars 1935... avant que Frieda l’eût enlevé pour l’emmener à Taos, au Nouveau-Mexique.

Mais "celui qui déambule au pays des morts se promène dans un paradoxe. Lequel se trouve dans la boîte aux lettres de Machado". C’est d’ailleurs face à la tombe de Machado, à Collioure, que Nooteboom comprit ce qu’il était en train de faire pendant tout ce temps, homme de peu de foi qu’il avait été jusqu’alors quand d’autres lecteurs avaient bien mieux compris : ils écrivaient à un mort des lettres que personne ne lirait jamais.
Car ce qui est essentiel demeurera toujours invisible et le secret à jamais scellé dans des lettres que personne ne lira. "Une baleine à New York, un chasseur alpin à Anvers, l’enfer à Ravenne, une guitare bleue à Harford (Connecticut), la colline de l’éternité à Naples : le lecteur, devant la tombe de son poète, voit ce que nul autre ne voit."

Ponctuée par les clichés de Simone Sassen au grain infini d’un noir et blanc aux multiples déclinaisons, chaque tombe s’accompagne d’un poème ou d’une anecdote, d’une réflexion, d’une idée, d’un clin d’œil, mots épars qui habitent le silence du lieu recomposé dans ce livre émouvant.
De Baudelaire à Brecht, d’Apollinaire à Borges, de Calvino à Char ou Alighieri, de Balzac à Duchamp ou Valéry sans oublier Schnitzler, Stevenson, Kafka ou Leopardi, Nabokov ou T.S. Eliot... en tout plus de quatre-vingts sépultures visitées et immortalisées dans un hommage à leur hôte que la sensibilité et le talent de Cees Nooteboom nous rendent soudain curieux d’aller (re)voir de plus près l’œuvre publiée par chaque défunt.



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François Xavier, le 23 décembre 2009 - article3835.html
Cees Nooteboom, Tumbas - tombes de poètes et de penseurs, photographies de Simone Sassen, traduit du néerlandais par Annie Kroon, relié, 225 x 285, Actes Sud, novembre 2009, 248 p. - 45,00 €
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