La poésie, et rien que la poésie !
Dans l’histoire littéraire du monde arabe contemporain, un organe de presse fustigea l’attentisme et s’affirma comme le navire-amiral d’un courant avant-gardiste. Une revue allait porter haut la volonté des intellectuels de renouer avec l’esthétisme d’antan et d’envoyer promener les interdits : ce renouveau littéraire qui allait marquer un tournant majeur au cours du XXème siècle se ferait par le biais de la poésie. Quarante quatre livraisons auront lieu, quarante quatre comètes foudroyant le ciel d’Orient au son des poèmes contestataires ou des chants d’amour...
Véritable poste d’observation de la création poétique dans le monde (notamment à travers son réseau de correspondants), laboratoire d’expérimentation (le poème en prose et l’écriture en parler arabe, mahkî) et de réflexion sur la modernité poétique arabe, Shi’r est aujourd’hui perçue comme le mythe du modernisme, et sa disparition entretient la légende, posant de manière aiguë la question dérangeante de la résistance de la langue arabe face au modernisme. Exclusivement préoccupée de poésie, exaltant la liberté de création et de pensée, Shi’r se démarqua de ses pairs (notamment al-Âdâb qui exhortait un avant-gardisme littéraire politiquement engagé) en s’interdisant tout engagement idéologique et en prônant la séparation radicale entre la création littéraire et l’engagement politique de l’écrivain.
Deuxième partie d’une thèse de doctorat, cette somme truffée de références et d’anecdotes, se lit comme une enquête historique dans le petit monde bouillonnant de la culture libanaise des années 1950.
Le moment clé dans la conception littéraire de cette revue est, sans nul doute, la conférence mémorable que Yûsud al-Kâl donna le 31 janvier 1957 au Cénacle libanais. Intitulée L’avenir de la poésie au Liban (Mustaqbal al-shi’r fî Lubnân), son discours se proposait de jeter les bases théoriques d’un mouvement en dix points et de se constituer autour d’une revue exclusivement vouée à la poésie : Shi’r.
La révolution poétique qu’elle va mener ne se limitera pas aux changements de la forme du poème - comme le propose la poésie libre - mais elle s’engagera à changer tous les éléments composant le poème : le style, la syntaxe, la sémantique, le lexique, la musique, le sujet, l’image et même l’architecture... Une seule devise : l’expérience ontologique authentique, unité de l’expérience au niveau de la structure du poème, renouvellement et modernisation de la langue, dépassement des poncifs, cohérence de la forme et du fond, rythme audacieux. Tout un programme !
Les différents rédacteurs s’engagèrent sous l’égide d’une même aspiration à changer la vie de l’individu arabe, et tous fascinés par la capitale de la liberté, Beyrouth. Abritant le seul régime parlementaire et libéral du monde arabe, la capitale libanaise constituait, dans les années 1950 et 1960, un véritable aimant pour les intellectuels arabes en mal de liberté dans leur pays.
Dans cette Suisse d’Orient presse et édition connurent un essor sans précédent, faisant de Beyrouth la capitale culturelle du monde arabe, au détriment du Caire. Et, au sein de cette "ville-qui-pense", l’Université américaine devint le "repère de brigands" de tous ceux qui ne pensaient pas comme les autres. C’est d’ailleurs en 1956 que le Club culturel arabe - créé en 1944 par les étudiants de l’AUB - organisa la première Foire du livre du monde arabe, dans l’enceinte même de l’université. Et c’est dans son département de philosophie - les halls ou les cafés alentours - que se rencontrèrent les futurs collaborateurs de la revue...
Acte d’affirmation ou résultat d’un complot, la création de Shi’r relève du défi. Souvent décriée car osant s’opposer au nationalisme arabe de l’époque, la revue s’est imposée à la postérité. Désormais culte, Shi’r est reconnue comme ayant marqué son époque ainsi que les générations suivantes de poètes ; mais ce sont surtout ses principes fondamentaux qui ont été adoptés : prédominance du poème en prose, victoire de l’écriture de l’intime sur le plan thématique, consécration de la figure moderne du poète...
L’évolution de l’œuvre de Mahmoud Darwich est en ce sens particulièrement frappante. Poète très à l’écoute de son époque, il n’a pas seulement réorienté son écriture vers l’intime (une des convictions esthétiques de Shi’r), mais il a également prêté une attention particulière au genre ambiant : le poème en prose, ou, selon sa propre expression, "le poème écrit en prose" (al-qasîda l-maktûba bi-l-nathr), soulignant par là le caractère problématique que présente encore cette terminologie. Un poète esthétiquement et intellectuellement responsable ne peut, selon Darwich, échapper à la nécessité de dialoguer avec le phénomène le plus notoire dans la poésie arabe contemporaine, à savoir, le poème écrit en prose. CQFD.
Mais aujourd’hui, en cette première décennie du XXIème siècle, cinquante ans après le lancement de la revue Shi’r, le poète arabe est prisonnier d’un monde absent à la création artistique car absent à la notion de liberté. Liberté de la pensée, de l’écriture, de la parole, des mœurs et de la pratique religieuse, sans parler de la pluralité politique totalement bafouée. Le poète arabe aurait grand besoin d’une parole libératrice comme le fut celle de Shi’r et de guides éclairés... La raison arabe n’est toujours pas libre, la vie de l’individu arabe un non-sens démocratique. Sans doute est-ce dû au fait que nous sommes entrés dans une époque en dehors de la poésie... une époque victime de l’outrance des nouveaux médias (télévision, cinéma, Internet) qui ravagent les esprits et annihilent toute velléité de résistance au dieu consumériste venu d’outre-Atlantique.
Est-ce cela que Samir Kassir nommait le malheur arabe ?
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