Lumière de vérité
Présenté dans un format inhabituel chez la très classique Blanche, ce livre qui n’est pas loin d’être à ranger dans la catégorie des beaux-livres, nous offre un regard différent sur l’œuvre littéraire d’Albert Camus. Ce révolté qui se questionnait sans cesse sur l’absurdité de la condition humaine avait aussi ses moments de calme repentir et savait s’extraire des tourbillons de Sisyphe. Après avoir terminé la rédaction de L’Homme révolté (1951), Camus se mit au travail pour tenter de rendre l’émotion qui le saisissait à chaque fois qu’il descendait dans la maison qu’il avait louée non loin de chez René Char. Une amitié née après la Libération, fruit d’une longue correspondance : Char s’était laissé "apprivoisé", notamment après avoir pris conscience, non de l’œuvre de Camus - pas encore lue et appréhendée par faute de temps et d’envie à se laisser prendre par un roman, Char étant déjà accaparé par son travail -, mais plutôt par la philosophie de celui qui osa, le 8 août 1945, publier dans Combat un éditorial sans complaisance à l’égard de ceux qui avaient lancé la bombe atomique sur Hiroshima, et des éloges que d’aucuns s’étaient permis d’écrire, comme si le calvaire du peuple japonais n’était, déjà, qu’un détail de l’Histoire... Et malgré les années passantes à l’angle du sans-soucis, lendemains souriants comme si guerre jamais n’avait pesé si lourd sur le monde, comme si d’un trait barré les trente glorieuses allaient tout résoudre, demeuraient en lui les phrases terribles qu’il avait écrites : "Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison."
Et raison, en effet, nous est ici offerte de corroborer à ce possible vœu universel qui s’accompagne de tant de beauté révélée. Saisir cette magnificence du paysage par Henriette Grindat, à l’époque jeune photographe suisse venue à la rencontre de René Char à L’Isle-sur-la-Sorgue afin d’entreprendre l’approche visuelle de "cet arrière-pays qui est à l’image du nôtre, invisible à autrui". Immortalisant alors la postérité des lieux et des hommes qui l’habitent dans le jaillissement du sublime que seul le noir et le blanc, dans toute sa palette de nuances de gris déclinés à l’infini parvient à rendre intemporel, donc immortel, seulement émotion, juste beauté hors la boucle du Temps qui divise et laisse une empreinte, la jeune photographe fut adoubée par les deux hommes et Camus composa alors un poème en miroir des clichés.
"Un dieu sourcilleux veille sur les jeunes eaux. Il vient du fond des âges, porte une robe de limon. Mais sous la lave de l’écorce, un doux aubier... Rien ne dure et rien ne meurt ! Nous, qui croyons cela, bâtirons désormais nos temples sur de l’eau."
Edité post mortem grâce à l’intervention de René Char, c’est en 1965 que le galeriste et éditeur suisse Edwin Engleberts publia un monumental ouvrage à seulement 120 exemplaires. Cette nouvelle réédition en grand format est donc l’occasion rêvée de découvrir un texte oublié d’Albert Camus et de rappeler l’extraordinaire travail d’Henriette Grindat dont la Maison René Char exposera, jusqu’au 7 février 2010, ses plus belles photographies présentée sous le titre Henriette Grindat : matières et mémoire.
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