Outre tombe
Parce que la mort n’est rien dans le destin d’une comète, la disparition du poète palestinien Mahmoud Darwich n’aura pas fauché l’espoir ni anéanti les possibles d’une œuvre au service d’une idée. Si bien que le poète Sud africain Breyten Breytenbach, ami de Darwich, voulut conjurer le sort, tordre le bras à la faucheuse pour lui prouver que l’étincelle brille encore, que les vers poétiques sont invincibles. L’œuvre immortelle. Alors lui est venue l’idée absurde - mais tellement poétique - d’entamer un dialogue impossible avec le défunt, de tendre une passerelle entre l’outre-monde et l’ici-bas, ce terrible bloc en tremblements qui aspirerait à la paix - à en croire la vox populi - mais qui sombrerait chaque jour un peu plus dans le chaos...
En août 2008, Mahmoud Darwich s’éteignait sur une table d’opération, dans le Texas, jadis pays des Indiens, puis terre mexicaine avant que les yankees n’imposent la loi du canon et du cynisme. En décembre, à New York, cette Grande Pomme qui n’est pas que l’Amérique en deux mots, Breytenbach avait achevé son poème. Parti à la recherche de Darwich entre les mots, il s’attaqua à son Golgotha en afrikaans, sa langue natale, comme pour signifier que l’essence musicale du signifié devait se nourrir de sa terre en ses racines maternelles indélébiles. Traduites ensuite en anglais puis ici en français, ces phrases aux rimes impossibles dans l’accent d’une nuit sans lune, ouvrent les portes du ciel pour laisser la neige ensemencer le désert de nos jours stériles.
Car à bien y regarder, Darwich le savait, sage d’entre les sages, finalement, si loin de l’étiquette de chantre de la terre spoliée, oui, Darwich le disait aussi, souvent, surtout, que le poème devait savoir s’éclipser, n’appeler à aucune identité mais savoir se jouer des espaces, donner le frisson au lecteur comme celui de la première fois, quand la main s’évade sur la peau nouvellement conquise de l’aimée qui se donne. Car "le temps est amant éternel". Il n’y aura donc pas de drapeau sur le cercueil du poète car le seul qui aurait pu y trouver place (celui de l’ONU) aura trop souvent servi de paillasson qu’il en a perdu tout son éclat.
Alors c’est dans le sommeil que les deux poètes se retrouvent, le sommeil le frère jumeau du coma qui tissera ce lien ténu mais fragile, sensible mais perpétuel, porteur d’odeurs et d’images, de laurier et de miel. Chemin de Damas sur lequel on aime à se perdre, préoccupé à "rédiger un ultime verset / sur les va-et-vient des ombres / sur le visage aveugle de la lune" pour que les oiseaux soient encore porteurs d’un message...
Ancien prisonnier politique, Breyten Breytenbach est critique à l’égard de la politique en cours dans son pays - et dans le monde -. Pensant être aujourd’hui plus utile à l’extérieur qu’à l’intérieur, il s’est exilé depuis quelques années, à Gorée (Sénégal), où il dirie l’Institut de Recherche et d’Accueil pour la démocratie, le développement et la culture. Un lieu où l’imaginaire peut de nouveau exister, et l’Afrique être à nouveau rêvée...
Avec ce recueil, il démontre que le village planétaire qui est désormais le nôtre ne peut, à aucun prix, s’offrir le luxe de l’exclusion. Mixité, métissage et partage devront être les trois nouvelles maximes du monde de demain. Une politique que Darwich avait depuis longtemps comprise et qu’il psalmodiait lors de ses lectures publiques.
La Palestine n’étant que le catalyseur de toutes les oppressions de par le monde.
Extraits -
1
au moment de mourir, Mahmoud
ton aorte se débat
comme éclate un serpent pourpre
car les versets n’arrivent plus
à filer la parfaite métaphore
de ton cœur jaillit tel un poème
le sang ultime
dans cet hôpital étranger
du pays barbare,
ton cœur enfin
devenu oiseau sans ailes
la lune pousse au-dessus de l’île
parmi les nuages ondulants
de cette "petite saison d’hiver"
qui répandra bientôt son encre sombre
en longs vers sur les vagues
les corbeaux les chèvres et les enfants crottés
pourront clapoter en chanson dans la boue
comme s’ils célébraient la libération
trois, quatre, cinq jours et nuits
invisibles de jour, invisibles comme la mort
comme la surface d’une strophe les mots
pourrissent dans la nuit
le temps telle la faucheuse prend son temps
sur les champs du corps
abandonnée la toison sa fane
les ombres sur la terre nue
s’écaillent comme des touffes de chair
la lune se gonfle virginale et pleine
un voilier d’os
ton crâne, Mahmoud
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