No limit !
Aucune chapelle, aucune étiquette, aucun interdit : Anne et Patrick Poirier sont des artistes libres que les spécialistes qui aiment les étiquettes nomment pompeusement pluridisciplinaires, mais c’est encore trop vague pour être juste. Car ce couple diabolique n’est pas "seulement" un couple d’artistes, il renferme bien plus : à la fois sculpteur et peintre, plasticien, photographe ou inventeur, ils sont aussi un peu "scientifiques", s’amusant à se déclarer architecte ou archéologue selon les projets tout en se gardant bien de sombrer dans un quelconque formalisme qui les enfermerait de facto. La liberté est à ce prix : ne rien négliger, tout observer, apprendre sans cesse et recommencer tous les matins. Sans cesse se remettre en question pourrait être leur devise si nous commettions le péché de vouloir les cataloguer, ce qui serait un manque de respect élémentaire car, dès que l’on se penche un peu sur leur travail, leur idéologie, l’on découvre un univers qui n’accepte pas l’établi, le prescrit mais, au contraire, qui questionne et prédit...
Publié à l’occasion de l’exposition qui leur a été consacrée durant l’été 2009 à la Maison René Char, à L’Isle-sur-la-Sorgue, ce livre retrace, par le jeu de l’entretien à trois, la vie aventureuse de ce couple fou-fou qui passa quatre ans à la Villa Médicis (1967-1971), période essentielle où leurs egos furent mis au vestiaire et ce travail unique en commun prit son véritable départ. Car Anne et Patrick Poirier ne partent pas à l’assaut du rien pour créer une œuvre, mais scrutent, recherchent dans le terreau commun, ces sciences humaines si complexes, le trait d’union qui unit les hommes. Ils voyagent dans la mémoire collective pour se projeter dans un ailleurs qui pourraient être la société de demain.

Enfants de la seconde guerre mondiale, marqués à jamais par les images des bombardements de 1944 et 1945, ils imaginent des espaces fragmentés qui sont autant d’appels au secours et de mise en lumière de la fragilité des êtres et des choses. Toute civilisation est aux pieds d’argile, et la catastrophe guette, semblent nous dire les Poirier en nous donnant à voir ce que l’on souhaite occulter. Mais pour que l’esthétique triomphe quoiqu’il advienne, l’intelligence doit se montrer la plus forte quel que soit le matériau ; alors, du minimalisme maquetté à l’herbier des jardins de la Villa Médicis, les œuvres des Poirier sont autant de jalons qui rappellent une mémoire bafouée ou alertent sur un possible avenir noir et sinistre.
Une œuvre en questionnement qui oblige le regardeur à s’impliquer, tant dans ce qu’il observe que dans les conséquences que cela pourrait avoir dans sa vie de tous les jours.
Et un livre tout en complicité, né d’un long dialogue avec Evelyne Artaud, critique d’art renommée, qui s’articule autour des photos d’Anne & Patrick Poirier, nous permet de mieux cerner ces deux artistes hors normes, et qui vient tout naturellement en complément du bel ouvrage que Gallimard publia en juillet dernier...
Alors, Anne & Patrick Poirier, artistes civiques ?
Nota -
Vertiges vestiges (Gallimard) que nous vous avions presenté en son temps...
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