La clé d’un Islam moderne
On l’a déjà maintes fois dit et répété, le poète est un prophète en sa cité, un précurseur en sa culture, un visionnaire pour son peuple. A sa lecture vous en apprenez bien plus que dans tout manuel d’éducation ou à écouter tel tribun politique qui n’en veut qu’à vos biens. Ainsi, au XIe siècle, un homme ira s’isoler au sud d’Alep dans un refuge loin des hommes pour s’astreindre à la méditation. Point fou mais seulement lucide de l’horreur du monde - déjà ! - qui le foudroie dans sa simplicité d’être. Il jeûnera et s’adonnera à la poésie pour tenter de conjurer le sort...
Ma’Arrî laissera à sa mort une œuvre immense, multiple et érudite ; œuvre qui deviendra légende puisque certains exégètes parlent de plus de cent mille vers... mais les siècles passés ne nous en ont rendu que le cinquième. On parle aussi de ses lettres qui auraient compté plus de trois milles pages, dont malheureusement seulement une petite centaine a été préservée. Plus de soixantaine ouvrages auraient été détruits lors des invasions franques qui suivirent de peu sa mort, perdus à jamais ses travaux sur la langue, la grammaire et la prosodie arabes, ainsi que plusieurs livres qui se chargent d’expliquer - ou de défendre - ses propres écrits.
IV
Ils ont placé leur espérance
En la venue d’un saint imam
Qui fasse lever en leur âme
Les versets armés de silence.
- Mensonges. Il n’est pas d’espoir,
Il n’est pas d’imam salvateur ;
Seule la raison intérieure
Nous guide du matin au soir.
Mais Dieu est un farceur : il nous a laissé toucher une nouvelle fois au fruit de la discorde. Mieux qu’une pomme juteuse à la peau de pêche, voici Les Impératifs, pièce centrale de toute l’œuvre, poison violent pour tout benêt qui croit encore au Père Noël, voici le sel sur la brûlure de la (dé)raison, un long poème qui est une tribune libre, une attaque sans pitié contre la religion instituée. Un réquisitoire d’une rare habileté qui ne s’embarque pas dans la critique simpliste au nom d’un rationalisme triomphant ou d’un quelconque athéisme ; elle ne vise point à rejeter toute croyance ou à s’affranchir de la moralité, bien au contraire ! al-Ma’arrî s’est investi dans un travail de sape à l’encontre des dérives mondaines des religions en place. Et le voilà donc qui défend l’impératif moral de la raison, la foi étant conçue comme un engagement sans certitude de l’individu auprès de Dieu. Voilà bien Ma’Arrî dans le rôle du redresseur de torts vouant son entreprise dans la restauration du sens moral comme le feront, en leur temps, Kierkegaard ou ses messieurs de Port-Royal.
Il est amusant de constater que ce qu’al-Ma’arrî reproche aux religions en place, c’est leur avidité sans limite pour les biens de ce monde au lieu de se soucier un peu plus de l’au-delà. A voir, de nos jours, les ors des palais du Vatican ou de certaines demeures de muftis, mollahs ou autres imams, on constate avec amertume qu’il n’y a donc rien de neuf sous le soleil... En mille ans rien n’a évolué, et Ma’Arrî est toujours interdit de lecture dans certains pays islamiques.
VI
Dis-moi, ceux qui, du fond de leur mihrâb
Nous mortifient à grands coups de versets
Sont-ils loin des chanteurs exercés
Qui vont beuglant au bouge, au bout des tables ?
L’un prie en vue de duper son prochain ;
L’autre abandonne à escient la prière.
Qui, du dévot ou de l’âme trop fière,
Sera plus cher à l’Etre souverain ?
Ainsi, laissez, laissez là tout orgueil,
Vous qui serez peut-être un peu d’argile,
Qui reviendrez à cet élément vil
Qu’un bras puissant pétrit sans qu’il le veuille.
Il se pourrait qu’un mort devienne pot
Et qu’en ce pot, chacun mange et s’abreuve,
Et que ce pot, inconscient des épreuves,
Passe d’un lieu à l’autre sans repos.
Ah, quelle histoire, et quel sort difficile !
Après l’usure, il faut subir l’exil.
Ainsi, Ma’Arrî composera à voix nue ces poèmes qui constellent Les Impératifs : 1578 poèmes pour un total de 10 649 vers. Ce recueil, mené à bien pendant près de quarante-huit ans, n’est pas l’œuvre d’une vie, c’est la vie elle-même enfin tirée au clair ! C’est le chant du possible extrait des assises de la terre pour y débusquer le passage qui s’est construit au fil des heures devenues des années. Le dessein secret d’al-Ma’arrî, pari totalement fou de contracter le temps dans une chute des années, a pour but absurde de nous montrer que la vie n’est pas là où on l’attend. Si elle est bien nulle part elle saura aussi se nourrir du verbe poétique pour venir se vendre un soir sans lune dans la bouche d’un poète qui psalmodie à la criée des chemins pour le seul plaisir de la métrique.
XXI
Les hommes sont ardents à briguer les honneurs
Comme s’ils allaient jouir des honneurs à demeure.
En ce monde, on s’égare à force d’arrogance
Cependant que tout sombre et tombe en déshérence.
(...)
Et ma tâche est semblable au corbeau noir de plumes,
A l’aile d’une nuit qui n’en finirait pas.
Que si quelque poète écrivait mes tracas,
Noire serait l’aurore au contact de sa plume.
Poésie de l’oralité - comme toute œuvre poétique arabe - Les Impératifs martèlent donc jusqu’à l’obsession la souffrance, mais surtout l’obscénité qu’il y aurait à accepter de vivre, à devoir subir ce déchirement. D’une rare noirceur le tableau est sans appel : il stipule que l’on doit exiger de soi ce qui excède la capacité humaine. Il faut donc se mortifier le corps et l’âme et commençant par affûter son esprit jusqu’à l’angoisse paralysante, savoir s’oublier jusqu’à la dissolution totale.
Pour résumer, Ma’Arrî prône l’aveuglement pour atteindre la sainteté. Un poème pour atteindre la perfection morale ? Pourquoi pas... Pour cela Ma’Arrî défie Dieu de parler, mais seul le vacarme assourdissant du monde lui répond. Alors, le poète laissera libre son inspiration d’oser crier, rire et afficher sarcasmes et imprécations envers quiconque osera le contredire.
XX
Mon âme est double, et ces deux moi se rongent.
Je lui mens et il aime mes mensonges.
Si je devais entrer dans la fournaise,
Le Tout-Puissant refroidirait les braises.
Je jouirais peut-être en plein enfer
D’un beau jardin arrosé par l’eau claire ?
Ah ! loin de moi la sanie infernale,
Cet âcre pus suintant des damnés.
Les bas-fonds où bouillonne du métal
Ne verront pas mon corps s’y abîmer.
Finement habillés, ces poèmes suspendent de manière indéfinie leur signification dans l’exhibition d’une certaine incertitude où s’articule tout le système métaphysique qu’al-Ma’arrî tisse lentement, mot après mot. S’il n’habille pas ses concepts d’ornements poétiques, comme le ferait un philosophe, il articule sa pensée dans un champ resserré à l’intérieur des lignes de force d’une langue dont il explore toutes les richesses et les potentialités.
Le secret que ces Impératifs recèlent n’est pas dissimulé à l’ombre de certains détours ou dans les faux sens parsemés comme autant de pièges à candides. Au contraire, il s’offre à la surface des mots, courant dans l’étincelle fugace des vers rythmés à une vitesse stupéfiante.
Tel un Pascal arabe, al-Ma’arrî a su clamer sa foi authentique et la dresser face aux institutions religieuses qu’il considérait comme impies. On est tenté de rapprocher sa théorie du sujet de la pensée critique de Kant : mais cela nous permet-il, pour autant, d’évoquer de possibles prémices d’une pensée moderne en Islam ? Si l’on se base sur la censure actuelle qui frappe ces écrits en Algérie ou en Arabie Saoudite, la réponse est oui.
Mais chose étrange : pourquoi al-Ma’arrî n’a-t-il pas été véritablement compris et soutenu par les intellectuels arabes ? Quels sont ces frottements invisibles qui empêchent l’adhésion totale de ces penseurs qui se disent vouloir fonder une société arabe moderne ? De même, pourquoi les orientalises occidentaux ont-ils "oublié" de déceler l’aspect précurseur de sa pensée ? Toutes ces questions quémandent des réponses que l’histoire de la philosophie et des religions devra bien un jour s’atteler à produire. Car Les Impératifs sont bien l’une des clés d’un Islam moderne qu’il faut absolument construire.
Ce livre, magnifiquement agencé (version arabe à gauche, version française à droite, habillement traduite et rymée), s’accompagnant d’une longue préface et d’une cinquantaine de pages en annexes qui offrent ainsi un regard complet sur l’auteur, son œuvre, son engagement et le paysage culturel et politique de l’époque, participera donc à l’apport aux nouvelles générations de cette pensée orientale si décriée (par ignorance) mais bien souvent en avance sur son temps...
XXV
Les religions ont répandu partout
Une âpre haine, et dressé entre nous
Un douloureux entrelacs de rancœurs.
Pourquoi vit-on les femmes de Byzance
Entrer au camp arabe à contrecœur ?
C’est qu’un Prophète a livré sans sentence.
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