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Je venais de lire le dernier roman d’Antonio Lobo Antunes, Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone, quand j’ai appris qu’on pouvait le rencontrer, le 8 octobre, à la librairie parisienne Les Cahiers de Colette - c’était l’occasion de vérifier, comme on est tenté de le faire en pareil cas, si cet écrivain des plus appréciables ressemblerait à ce que son écriture laisse imaginer.
Pour les lecteurs connaissant seulement la photo la plus répandue de Lobo Antunes, qui remonte à une vingtaine d’années (et qui ornait un mur de la librairie), voici une bonne nouvelle : on ne saurait soupçonner le romancier de propager ce cliché par coquetterie, car il a nettement gagné à vieillir. Il offre à l’heure actuelle une de ces têtes aux traits catégoriques et aux joues creuses qu’on peut trouver au Louvre, dans la section romaine, côté empereurs - une physionomie bien assortie à ses propos et à ses attitudes.

De fait, Lobo Antunes tel qu’en lui-même s’avère doté d’une présence des plus intimidantes que j’aie pu observer, et d’une férocité verbale d’autant plus foudroyante qu’il s’exprime sur un ton placide et monocorde. Avez-vous déjà croisé des auteurs qui déclarent tranquillement, à deux pas de leur dernière traductrice en date, qu’aucune des traductions françaises de leurs livres n’est satisfaisante, jugement exprimé sans l’aide d’un interprète, en un français parfait ?
La trentaine d’admirateurs parisiens de l’auteur réunis sur place en sont restés bouche bée. Avec la même placidité impitoyable, il a poursuivi en expliquant qu’en principe, il refusait de se prêter à ce genre de rencontres, ne dédicaçait que des livres reçus par la poste, et fuyait au possible tout confrère, ne trouvant pas les écrivains, en tant que corps de métier, plus intéressants que les médecins qu’il avait trop vus et entendus chez ses parents, avant de devoir faire des études de médecine comme son père.

L’écriture, concluait-il, est une affaire de solitaires, et l’on n’a nul besoin de rencontrer quiconque pour mener à bien la sienne propre, qui n’est jamais aussi aboutie que lorsqu’on a appris à laisser parler autre chose que soi-même à travers ce qu’on écrit - tenez-vous-le pour dit, et ma foi, c’était dit de la manière la plus éloquente qui soit.
Insistant sur la nécessité d’écrire sans plan, sans but préconçu, pour arriver à créer quelque chose d’inédit et d’organique, il a désavoué ses premiers livres, et fait remarquer à ceux qui trouvaient ses œuvres récentes peu « narratives », qu’il y avait déjà Simenon pour satisfaire les amateurs de récit linéaire.

Interrogé sur tel personnage du roman qu’il était censé promouvoir, Lobo Antunes a répondu qu’il ne s’en souvenait plus, ayant écrit trois autres livres depuis. De même, il a paré à toutes les autres tentatives du public pour l’astreindre au rôle habituel de l’écrivain en séance de signature. Il n’a parlé, en somme, que de ce qu’il voulait évoquer - entre autres : le manque d’intérêt des catégories nationales en littérature ; l’absurdité de la notion de « culture » ; l’insignifiance des liens de parenté en dehors de l’amitié qu’on peut avoir pour certains membres de sa famille ; la nature rétrograde de tout parti politique.
À une question particulièrement naïve concernant l’importance de la « Révolution des Œillets », il a réagi en disant qu’il parlerait plutôt de coup d’État, s’agissant d’un changement de régime effectué par le biais de lignes téléphoniques qui étaient toutes sur écoutes, et en sachant que l’aéroport de Lisbonne avait été « pris » par un seul homme.

À bon entendeur salut : point n’est besoin de rapporter in extenso les propos de Lobo Antunes pour que le lecteur avisé se fasse une idée de son esprit. Au cours de la soirée, il n’a eu que des répliques propres à anéantir tout interlocuteur qui ne fût pas de son niveau, grâce à quoi l’on cessa de l’interroger assez tôt.
Personnellement, je reste sur ma faim uniquement quant à la raison pour laquelle il s’est infligé cette rencontre - manifestement dépourvue du moindre intérêt pour lui, relevant de la pure corvée, et qui plus est, contraire à ses principes.



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Agathe de Lastyns, le 25 novembre 2009 - article3806.html
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