Les remises de prix littéraires sont, en général, des événements conçus par le milieu pour un milieu à peine moins restreint, où l’on s’amuse, faute de mieux, à commenter l’échec de tels auteurs en vogue, ou plutôt de leurs éditeurs, dans la course annuelle aux bandeaux prometteurs de grosses ventes. Rien de semblable au Quai des Orfèvres : son jury, majoritairement constitué de policiers, lit des manuscrits anonymes, et récompense le plus souvent des débutants - preuve d’une honnêteté peu courante, propre à nous faire regretter que la PJ ne se mêle pas de certains autres prix.
L’aréopage n’étant guère médiatique, il s’adjoint une célébrité à titre de « parrain ». En l’occurrence, c’était Alain Delon, associable au genre policier par nombre de films, mais aussi et surtout capable d’attirer dans les locaux de la police jusqu’aux grandes chaînes de télévision étrangères. Si bien que l’événement a failli tourner à l’émeute, entre la cinquantaine de photographes et de reporters qui se disputaient la star, et le public (majoritairement constitué de policiers), plutôt intimidé, armé seulement de téléphones portables, mais décidé à s’en servir (en guise de caméras) jusqu’à l’épuisement des batteries. Ce n’est pas au Prix Goncourt que vous verrez un tel spectacle. On se serait cru au festival de Cannes, jusqu’au discours du Préfet, qui fit plus ou moins se calmer l’assistance, et dont la longueur inattendue donna lieu au meilleur divertissement de la remise - seul l’orateur se trouvait mal placé pour en profiter.
De fait, tout le monde sauf M. Gaudin pouvait observer, au cours de la harangue, les réactions de Delon qui se tenait sagement derrière lui (étant nettement plus grand) et arborait tantôt l’air de réprimer son ennui, tantôt des mines espiègles vouées à faire pouffer le public, tantôt une attention recueillie - au moment où le Préfet fit l’effort de lire une partie de sa filmographie, judicieusement copiée sur un bout de papier, en s’embrouillant quelque peu. “L’année dernière, nous avons eu un parrain prestigieux“, déclara M. Gaudin (sans nommer Belmondo), “mais celui de cette année l’est encore plus", en se tournant à moitié vers l’intéressé qui répliqua, l’air confus : “Je suis d’accord avec M. le Préfet“, faisant s’esclaffer l’assistance qui en avait envie depuis un moment. Puis on annonça le lauréat : Gilbert Gallerne, pour son roman Au pays des ombres (éd. Fayard). S’il n’est pas débutant, cet auteur de littérature populaire n’en paraissait pas moins émerveillé de gagner enfin un prix après avoir vainement concouru pour nombre d’autres, comme il l’a précisé avec le genre d’émotion qui vous fait parler à côté du microphone que le « parrain » s’est empressé de lui tendre, dans une gestuelle de duo comique.
Ensuite, il s’avéra qu’il n’y avait aucun prix à remettre à l’heureux lauréat - pas de coupe, pas de diplôme encadré, rien, ce dont les organisateurs ne semblaient pas s’être aperçus avant que Delon ne s’en désole à haute voix, et ne convertisse en sketch la fin de la cérémonie aussi. Gilbert Gallerne semblait toujours heureux, mais encore plus secoué qu’à sa montée sur scène, au point d’aller s’asseoir dans un coin, à l’écart de la foule qui recommençait à poursuivre la star ; une demi-heure plus tard, il n’en avait pas bougé, répondant gentiment à une consœur ravie d’avoir, pour une fois, sous la main un lauréat facile à monopoliser (ce n’est pas chez Drouant que vous en trouvez). En somme, il fallait se rendre au 36, quai des Orfèvres pour voir enfin une remise de prix divertissante, qui nous incite à dire aux responsables : surtout, ne changez rien, pas la peine de prévoir un trophée, ni de minuter le discours du Préfet, du moment que votre prochain lauréat n’est pas plus blasé que Gallerne - le seul souci à se faire, c’est de s’attirer pour parrain un showman du niveau de Delon (il n’en reste plus guère qu’à Hollywood).
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| Par ici, le spectacle !
La remise du Prix du Quai des Orfèvres 2010 |
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