D’emblée, le lecteur est projeté dans un monde surréaliste peuplé de personnages tous plus excentriques les uns que les autres. Le décor est planté, le lecteur sait à quoi s’attendre. D’autant que le retour à la réalité n’a rien de plus rassurant, avec la découverte d’un cadavre de jeune femme, atrocement mutilé : cœur enlevé, mains et pieds coupés, nez et oreilles également, énucléation, signes cabalistiques imprimés sur le corps... Une affaire dont le jeune médecin légiste, Ange François, ex-psychiatre reconverti dans la médecine légale et l’art de la taxidermie, se serait bien passé, d’autant que des rêves inquiétants ne cessent de le hanter. Œuvre d’un fou ? D’une secte satanique ? Rituel lié à de vielles légendes celtiques ? Les meurtres s’enchaînent et semblent l’œuvre du même meurtrier... Dès lors, le lecteur navigue entre un monde ésotérique et une certaine douceur poétique d’un univers bien réel, paisible et serein !
Le titre situe illico le genre du roman : un récit policier sans concessions. Le terme boucher laisse entrevoir l’horreur des crimes qui y sont rapportés. Le décor est également signalé : Lille, la capitale du Nord et en particulier ses quartiers les plus célèbres où se déroule en majeure partie l’intrigue, entre la Vieille Bourse, Notre-Dame de la Treille, le CHR, la morgue... L’auteur, un médecin lillois, écrit ici son premier ouvrage, d’abord intitulé La nuit de l’ange, qui s’inscrit en bonne place dans la collection Polars en Nord. Il n’en est pourtant pas à son coup d’essai, les fans de Lanfeust de Troy le reconnaîtront sûrement.
Si l’histoire en elle-même maintient le suspense et tient les lecteurs en haleine jusqu’à la dernière ligne, le roman doit également beaucoup à son assemblée de personnages, pittoresques, parfois énigmatiques, pleins de contrastes... qui se côtoient de façon apparemment décousue avant que leurs liens et leurs fonctions respectives ne s’éclairent et ne se justifient au fil des pages. L’auteur accorde d’ailleurs une large place à leur personnalité, grâce à nombre de précisions concernant leur passé ou leur origine. À cette fin, leurs surnoms fantaisistes et leur présentation constituent une galerie de portraits haute en couleurs.
Ainsi se succèdent : le grand professeur Vanacleef - dit "Lagavulin", nom de sa marque de whisky préférée -, veuf inconsolable, adepte du vaudou, et véritable figure paternelle pour Ange ; Aziz, alias la "Gargouille", gardien de l’Institut médecin-légal, qui s’occupe des cadavres en musique ; Bob, bouquiniste de la Vieille Bourse, le seul au monde à être capable de jouer aux échecs les yeux fermés ; "frère Tuck", moine de son état, spécialiste en démonologie et fin connaisseur des pratiques de sorcellerie et d’exorcisme dans l’histoire de la chrétienté ; Barbara, ancienne camarade de fac, toujours disponible pour accueillir et réconforter son ami Ange, sans lui poser de questions ; et un couple aussi improbable et déconcertant qu’un élément clef au roman : un vieil homme aux cheveux blancs, taxidermiste et aveugle, aux sens d’autant plus aiguisés, accompagné d’une jeune femme flamboyante, Ambre, entourée de curieux amis, tels "petit Pierre", un gigolo pour dames esseulées, Jason, un artiste qui brûle ses toiles et enseigne le dessin à l’université et Zabo, une musicienne lesbienne...
Tout ce monde sympathique, disparate, étrange évolue au fil des pages, autour du jeune médecin.
Grâce à une écriture aisée et un style varié, l’auteur alterne avec une grande agilité entre le réalisme cru des descriptions - lors des autopsies -, l’atmosphère étrange liée aux événements et à l’ambigüité des personnages, la poésie due aux citations et aux peintures des paysages... Le récit est tantôt l’œuvre de l’auteur, tantôt celui du personnage central, Ange, ce qui propulse alors le lecteur directement dans son univers intime pour découvrir le monde extérieur à travers son regard : la vision est tantôt pleine d’humour, amusée, ou au contraire objective, réaliste...
Un mouvement qui traduit sans difficulté les alternatives du jugement humain et les sentiments contradictoires d’un être de chair et de d’os (un simple mortel, modèle courant osera-t-on dire ?), confronté aux profondeurs insondables d’un univers qui l’angoisse et auquel il ne trouve pas de réponse satisfaisante : un regard multiple et lucide sur l’ambiguitë de notre condition et la complexité des individus.
Le roman propose un agréable moment de détente et d’interrogations... Certes, le démarrage peut sembler un peu laborieux, la mise en place des personnages un peu lente, mais tous les détails viennent s’insérer dans une intrigue bien ficelée, qui achemine lentement mais sûrement le lecteur vers un dénouement inattendu. La curiosité y trouve sa récompense ! Et l’analyse psychologique n’ôte rien à l’intérêt du roman.
À lire avec plaisir !
À noter : la maison d’édition Ravet-Anceau est l’une des plus anciennes qui existe puisqu’elle a été créée en 1853. Sa collection Polars en Nord compte déjà de très nombreux titres.
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