La pièce d’Antoine Rault se développe en trois actes. Un même décor ouvre et ferme la pièce, au premier et au troisième. Un décor double, qui fait voir, côte à côte, l’appartement new-yorkais du couple Arendt-Blucher, et celui, très cossu, du couple Heidegger à Fribourg. Double décor qui définit déjà le contraste entre modernité et tradition, et anticipe l’antagonisme à venir des personnages : Hannah Arendt se prépare à retourner en Allemagne d’où le nazisme l’a chassée en 1933, et projette de revoir son maître Heidegger, qui fut aussi son amant, compromis dans le régime nazi et aujourd’hui écarté de ses fonctions officielles.
Le décor de l’acte II sera donc celui de l’action autour de laquelle l’ensemble de la pièce se concentre : une chambre d’hôtel où se retrouvent les deux anciens amants, l’élève et son professeur, qui commenceront par succomber à la tentation de la chair avant d’entamer une très passionnée mise au point philosophique et politique.
Le dialogue entre les deux philosophes est assez convaincant ; l’auteur réussit ce pari difficile d’une confrontation vivante mais profonde de deux pensées désormais célèbres, sans jamais ennuyer ni perdre le spectateur dans l’abstraction. Il est vrai qu’il est aidé en cela par l’enjeu sentimental qui motive cette joute : le reproche ardent que fait au professeur Heidegger son ancienne étudiante de n’avoir été à la hauteur ni de l’amour ni de l’Histoire, et de l’avoir naguère écartée de sa vie en se tournant vers le national-socialisme.
Elza Zylberstein convainc en démasquant derrière la philosophie a-politique du grand Heidegger la très médiocre perspicacité de l’intellectuel et le triste égoïsme de l’homme, si méprisant pour la petite humanité aimante et triviale incarnée alors par Arendt.
On ne pourra que regretter, dès lors, la manière dont l’actrice principale surjoue le courroux continu de cette femme blessée, trop décidée à ne pas décolérer, et le choix fait de cette voix rauque toujours proche de l’étranglement, si décalée par rapport à la gravité de la situation et du personnage de la philosophe Arendt. Le comique de boulevard n’est pas loin, lorsque dans la chambre d’hôtel où les deux amants ont d’abord consommé les plaisirs de la chair, apparaît la femme de Heidegger, découvrant sans beaucoup de surprise le dernier mensonge de son trop prévisible mari.
Le contraste entre le jeu très sobre de Josiane Stoleru, en femme trompée mais habituée, et le courroux forcé et un peu hypocrite qu’Elza Sylberstein exagère, fait ici comme une sorte de grincement dans une mélodie sentimentale qui aurait pu être mieux réussie.
Jean-François Bossy
LE DÉMON DE HANNAH
de Antoine RAULT
mise en scène Michel FAGADAU
assisté de Nathalie HANCQ
avec Elsa ZYLBERSTEIN, Josiane STOLÉRU, Didier FLAMAND, Jean-Marie GALEY
scénographie Thierry FLAMAND
costumes Mimi LEMPICKA
musique Michel WINOGRADOFF
lumières Laurent BÉAL
Comédie des Champs-Elysées, du 25 Septembre 2009 au 30 Décembre 2009
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