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Beaux livres
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Ne pas perdre de vue l’essentiel

Carole Benzaken pourrait être une peintre cubiste qui joue au derviche en tournant autour de la réalité pour tenter de l’appréhender et d’en extraire l’irréel possible car elle aime les paradoxes et les défis. Si elle possède le don de voir les multiples facettes qui composent notre réel c’est pour mieux nourrir son inspiration et nous offrir des toiles qui recomposent le sens dans un volume donné. Elle vise le géométral, cette impossible réunion en un même plan de tous les miroirs qui aspirent à définir une identité...
Pour atteindre l’olympe, Carole Benzaken s’oblige à ne pas avoir de style, à ne pas peindre de séries, même si elle possède une signature et que certaines toiles se suivent et dialoguent entre elles. Ce qui la caractérise c’est cet art du bougé, de l’enroulé, cette approche du vacillement mais aussi sa volonté de métisser les traces qu’elle laisse, de mélanger les arts et de ne rien s’interdire. Elle filme ce qu’elle va peindre, elle dessine ce qu’elle va photographier. Ainsi, "l’art de Carole Benzaken est une invitation à une perpétuelle remise en cause de nos certitudes sensibles, et s’il prend cette force, c’est certainement parce que la vie de Carole prend la direction d’un extrême souci de liberté et d’un refus de cloisonnement", nous explique Thierry Novarese dans son introduction.

Lorsque votre regard est happé par l’une de ses toiles, c’est bien souvent par le biais d’un jeu de lumière, d’un clin d’œil qui, comme, par exemple, avec Roy Liechtenstein ou Warhol, se permet de vous attirer car vous rappelle quelque chose de connu, mais en l’espèce, présenté d’une manière inconnue. Ainsi, Carole Benzaken multiplie-t-elle les techniques (frottis, aplats malmenés, indications multiples des lumières) pour faire du figuratif qui est, finalement, de l’abstrait. Car, si sa peinture se porte au devant d’images communes (peluche, moutons, fleurs, etc.) elle s’affranchie aussi des codes et, dans sa liberté célébrée, impose son rythme dans un montage savant, entraînant le regardeur à sa suite.
Ainsi, immobile vous serez en mouvement au sein d’une danse populaire qui mêlera l’image quotidienne, banale, à l’émergence d’un tout construit comme un petit film (zoom, fondu, cut, etc.) qui se déroulerait sous vos yeux éblouis. D’ailleurs, Carole Benzaken a poussé sa recherche au bout du paradoxe de ses ressentis : elle voulait peindre du mouvement alors elle a peint des miniatures sur des mètres et des mètres de rouleaux de tissus (l’extraordinaire Rouleau à Peintures), (re)faisant ainsi une sorte de dessin (non)animé mais extraordinairement parlant...

(Lost) Paradise

Saluée par le prix Marcel Duchamp en 2004, à son retour de Los Angeles, Carole Benzaken a ouvert récemment les portes de son atelier du canal Saint-Martin à Thierry Novarese, professeur de philosophie, avec qui elle va dialoguer, convoquant Spinoza et Billy Higgins, le célèbre batteur de jazz, pour nous emmener dans un long périple à travers le monde, un voyage d’images et de sons car pour Carole Benzaken il y a une musique de l’image : elle se déclare peintre sentimentale, sans cesse à l’écoute de son cœur.
C’est donc naturellement qu’elle emploie des métaphores de l’ouïe pour aborder l’image. Vaste sujet qu’elle traite par étapes : après avoir fait, en quelque sorte, le tour de la question identitaire, elle s’attèle à l’exploration afin de parvenir à présenter ensemble plusieurs mondes, ce qui aboutit à ce manifeste matérialisé par (Lost) Paradise, des tableaux qui s’associent, là encore, à des films, afin de placer ensemble des registres représentationnels différents, une façon de mettre en question l’image de son travail. "L’exploration demande une approche fluide et diversifiée du médium peinture ainsi que des autres médias qui tissent un dialogue avec lui : on ne peut aborder la structure visuelle du réel et de ses pluriels de la même façon et avec les mêmes matériaux."

Ecclésiaste

Ce très beau livre aux photographies d’un rare rendu, contrastées, à la limite de la 3D qui vous permettent de plonger entièrement dans l’œuvre et d’en ressentir toute l’émotion sensuelle et troublante, s’articule autour de ce fameux dialogue axé sur la nouvelle feuille de route que Carole Benzaken s’est fixée : modifier le statut de l’image.
En ayant cette perception plurielle ancrée dans le temps évolutif, elle élargit son travail en couches successives pour nous proposer d’y participer en l’admirant, soit au Centre Pompidou par le passé, soit à la Galerie Nathalie Obadia, à Paris.
En y allant, gardez en mémoire ce qui pourrait être sa maxime : "Ce n’est pas l’image qui doit se trouver modifiée ni son statut, mais notre regard sur elle, notre façon d’entendre ou de taire ce que l’image dit de notre contemporanéité."



Il y a 4819 signes dans cet article.
François Xavier, le 12 novembre 2009 - article3790.html
Thierry Novarese, Carole Benzaken, coll. "Ateliers d’artistes", photographies de Catherine Panchout, 245 x 245, 80 illustrations en couleurs, couverture en carton brut sérigraphiée, édition bilingue français-anglais, Thalia édition, septembre 2009, 80 p. - 28,00 €
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