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Ou plutôt quatre successeurs, réunis sous le nom de Luther Blisset, quatre jeunes romanciers italiens... tout comme un certain Monsieur Eco d’ailleurs. Heureux hasard ? Il y en a rarement concernant les grands romans... et les grands romanciers. Si Le Nom de la rose fait figure de référence dans le roman policier médiéval, L’œil de Carafa lui donne la réplique à la Renaissance. Au XVIe siècle plus exactement, époque au combien troublée et tiraillée entre un vent de renouveau et les guerres incessantes entre les royaumes. Là où le Da Vinci Code ne faisait qu’effleurer l’Histoire, L’œil de Carafa y pénètre avec une précision et une minutie rarement égalées.

Roman policier, historique, d’aventure... L’œuvre majeure de Luther Blisset est tout cela à la fois, entraînant le lecteur tout à tour à Wittenberg, Münster, Strasbourg, Anvers, la Suisse, Rome, Venise, Ferrare et même Constantinople, avec pour compagnons de voyage les figures de proue du mouvement protestant et anabaptiste : Martin Luther, Thomas Müntzer, Philippe Mélanchton, Jan Matthys, Martin Bucer, les Fugger... Tout au long des quelque 750 pages, le lecteur est propulsé au cœur d’une course poursuite infernale, qui durera près de quatre décennies, entre un jeune capitaine allemand, aux noms multiples et gagné aux idées réformatrices, et un agent infiltré du Saint-Office, le mystérieux Q ou Qohélet, à la solde de l’ambitieux cardinal Giovanni Pietro Carafa. Chacun poursuivant sans relâche sa quête du Graal : faire triompher sa vision de l’ordre divin.

Qui a dit qu’il était impossible de faire d’un roman historique un roman d’aventures ? Certainement pas les lecteurs de L’œil de Carafa ! Et pourtant le pari était risqué avec une écriture à quatre mains. Mais force de constater que, pour un premier roman, c’est une œuvre majeure qui en émane, une véritable bible ! Révolte des paysans, tentation d’un nouvel ordre du monde, liberté d’expression, mainmise des banquiers sur les puissants, remise en cause de l’ordre établi... Ces jeunes romanciers, d’une trentaine d’années, proches du mouvement alter mondialiste, ont bien saisi le sens de ce siècle mouvementé... qui pourrait fort bien être le nôtre. Aujourd’hui rebaptisé en Wu Ming*, Luther Blisset a su avec brio décrypter les véritables enjeux sous-jacents de ces mouvements incessants qui ont jalonné la première moitié du XVIe siècle, qui permettront à l’Europe de sortir définitivement de l’obscurantisme moyenâgeux pour entrer de plein pied dans l’époque moderne : transmission de la pensée, héritage de Gutenberg et des humanistes, libre circulation des idées, remise en cause du pouvoir...

De la première à la dernière ligne, le lecteur se laisse volontiers entraîner dans l’aventure, jusqu’à la découverte de l’identité du traître. À travers un périple dans l’Europe entière, c’est à un authentique voyage initiatique que le lecteur se trouve confronté, au cœur même des principes fondamentaux de la chrétienté d’une part, et de l’ordre politique de l’Europe, d’autre part. Ainsi, nous voilà transportés auprès de François 1er, Charles Quint, les princes électeurs germaniques et du Saint Siège au sein d’une crise dont personne ne comprend à l’époque les conséquences irrémédiables qu’elle aura sur l’ordre du monde pour les siècles à venir. Une révolution aussi bien littéraire qu’intellectuelle, magnifiquement retranscrite dans cette fresque épique, grâce au talent évident de ce quatuor italien. Luther Blisset réussit un véritable tour de force. Son style vif ne laisse aucun répit. Pas un chapitre ne fait exception, favorisant une adhésion totale et un engouement immédiat du lecteur. Si celui-ci se laisse volontiers prendre au jeu du roman d’espionnage, il ressort de cette lecture indéniablement plus ouvert à la conscience du monde.

*Lire aussi notre article sur New Thing, du collectif Wu Ming



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Violaine Cherrier, le 19 octobre 2009 - article3763.html
Luther Blisset, L’œil de Carafa, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Editions du Seuil, avril 2001, 758 p. - 22,56 €
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