 Rentrée 2009
Le silence ténu de l’impossible
Alors que paraît simultanément le sixième tome de son Journal, Les Années difficiles, la sortie en poche du Boulevard périphérique, prix du Livre Inter 2008, nous rappelle que ce poète est aussi un diabolique conteur, un romancier magnifique qui parvient, avec une rigueur et une musique aérienne et lyrique, à nous emmener vers des contrées tout aussi merveilleuses que dantesques... Ils sont, en effet, encore trop rares, ces livres qui vous retournent comme un gant, pour ne pas fêter comme il se doit l’oiseau rare quand la destinée vous fait la grâce de vous permettre d’en tenir un entre vos mains. Livre essentiel qui rappellera à vos mémoires engourdies tout le ressenti enfoui derrière les fagots de la réminiscence oubliée sous couvert de vous protéger et de continuer le jeu de pantomime que notre société moderne vous impose, mais quand vos yeux se poseront sur ces lignes-là, alors tout volera en éclats, se brisera la volonté qui tenait éloignées la mélancolie, la tristesse et la joie mêlées dans une farandole toute printanière associée à ces années d’enfance si cruelles parfois que le cerveau n’en aura retenu que l’essentiel joyeux. Gare à la face cachée du miroir lorsque le tain s’attenue et que le regard porte plus loin ! Pour peu que l’ambiance s’y prête : une nuit silencieuse, une musique appropriée (Moby, l’album Play et surtout les morceaux Why does my heart fell so bad ? et Porcelain) pour que se vrille la nuance, coulent les larmes, pétillent l’abondance de joie, craquent les cartilages du spasme jouissif d’un ailleurs oublié mais, finalement, si présent en soi, si près du bonheur perdu de l’enfance en ces tendres années...
Pendant que le narrateur subit les bouchons du périphérique pour se rendre au chevet de sa bru, Paule, en phase terminale d’un cancer sournois qui lui laisse, parfois, l’espace d’un espoir de rémission, l’envoi est déjà scellé dans le marbre du temps hospitalier qui triomphe quoi qu’il advienne, "le silence ténu de l’Eternel, l’instant sans début ni fin passe [...] le transperce, il confronte à l’événement, à la densité, à la nudité de ce monde que nous ne percevons que par intermittences. " Instant qui sera bref, malgré les 257 pages qui ne sont pas sans me rappeler un autre livre, tout aussi émouvant, paru il y a plus de vingt ans, Sauve-toi Lola !, d’Ania Francos, passe d’armes entre une jeune femme victime d’un cancer du sein et le crabe qui l’habite. Transposé en un film éponyme deux ans plus tard par Michel Drach, et interprété par Carole Laure, pour le rôle-titre qui était accompagnée de Jeanne Moreau et Sami Frey. Compassion qui sonne comme un réveil au passé, à ce temps de jeunesse du narrateur qui connu, durant la seconde Guerre mondiale, une relation ambigüe, passionnelle, avec un certain Stéphane qui l’initia à l’escalade, mais pas seulement...
Entré dans la Résistance, Stéphane agira seul, jusqu’au jour où un colonel SS, le terrifiant Shadow, parviendra à l’arrêter. Mais lui aussi tombera sous son charme, l’homme de l’ombre, l’espion opportuniste, le tueur sans scrupules succombera à l’amour humain qui le réchauffera. Il connaîtra cet amour qui est lumière, chaleur mais surtout nœud coulant, sorte de laisse invisible qui neutralise tout penchant pour la liberté. Mais Shadow ne supporte pas de sentir cette laisse l’asservir, lui qui "est dans l’Eros du secret, du pouvoir du secret, du plaisir ignoré de tous et qui ne veut pas du spasme de la jouissance. [...] Jusqu’à ce qu’il rencontre Stéphane. "
Tissé en parallèle à la descente vers la finalité de la maladie de Paule, le calvaire de Stéphane et la révélation de Shadow faite sur son lit de mourant, en prison, au narrateur qui tente de remettre en perspective sa condition éveillée de mortel et l’absurdité du destin, semblent pencher vers une philosophie toute bouddhique du non-vouloir. Un lâché prise qui ne serait pas un renoncement mais une attitude non agressive vis-à-vis des contingences du monde actuel qui nous pousse vers des extrémités absurdes. A méditer.
Nb - A noter qu’en cette année 2009 a également paru la Poésie complète d’Henry Bauchau, toujours chez Actes Sud.
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| Henry Bauchau, Le boulevard périphérique, Babel, septembre 2009, 257 p. - 7,50 € |
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