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Joël Parnotte construit, peu à peu, une œuvre d’auteur complet. Il a déjà démontré qu’il maîtrisait dessin et rédaction d’histoires en proposant deux séries marquantes : Hong Kong Triad (2 tomes au Téméraire, le troisième chez Soleil) et Les Aquanautes, (cinq tomes chez Soleil) réalisées en symbiose avec son complice Vincent Mallié.
Avec Le Sang des Porphyre (trois albums chez Dargaud) il met son dessin réaliste, aux lignes volontaires, au profit d’une histoire forte de Balac et aborde, pour la première fois, la mise en couleur avec un résultat épatant. Rencontre avec Serge Perraud, au Salon du Livre de Paris, sur le stand des Éditions Dargaud, d’un auteur qui prend une place importante dans le monde de la Bande Dessinée.

lelitteraire : Vous avez commencé par le dessin, puis le scénario et maintenant la couleur. Ne disposez-vous pas d’un large spectre d’activités ? 
Joël Parnotte : Avec Vincent Mallié, on s’est rencontré au Lycée et on a débuté ensemble dans la BD. À l’époque, on dessinait et on avait envie d’écrire et de raconter tous les deux. Mais, comme en principe il faut un scénariste et un dessinateur, il nous a fallu choisir. C’est moi qui suis devenu le dessinateur et Vincent Maillé le scénariste. On a fait comme ça pour le tome 1 de Hong Kong Triad. Puis on s’est rendu compte que, pour satisfaire nos envies communes, il fallait tout mélanger. C’est ainsi que les tomes 2 et 3 de Hong Kong Triad ont été réalisés en co-écriture et co-dessin. Pour Les Aquanautes, on a procédé de la même façon : scénario et dessin à 4 mains. 

Et c’est Delphine Rieu qui assurait la couleur ? 
C’est elle, en effet, qui a mis en couleurs tous ces albums. 

Quand ne verra-t-on que votre nom sur un album ? 
Ah, je ne sais pas... 

Scénariste, dessinateur et coloriste, est-ce que cela vous tente ? 
Ca arrivera peut-être un jour. Effectivement, j’aimerais bien. Mais, pour l’instant, ce n’est pas d’actualité. C’est quand même un gros boulot. Il faut avoir un sujet, et ce n’est pas facile, seul, de tout mener de front ! 

L’ordre du jour, donc, c’est dessin et couleurs ? 
Oui, dessin et couleurs sur Le sang des Porphyre

La couleur est-elle, pour vous, une première expérience ? 
Je n’en n’avais effectivement jamais fait. Sur toutes les séries que j’ai réalisées, c’est Delphine Rieu qui colorisait. Toutefois, j’ai toujours eu envie d’essayer. Je pense que ça participe beaucoup au traitement du dessin, des ambiances. Narrativement, ça apporte des choses importantes. Donc, j’ai toujours eu envie d’essayer ...sans jamais oser franchir le pas. Avec Le sang des Porphyre, je me suis dit que c’était sans doute le bon moment pour commencer. J’ai fait des essais sur ordinateur, avec Photoshop, sans trop savoir ce que cela allait donner. Le résultat a plu au scénariste et à l’éditeur. J’ai donc assumé la mise en couleur. Et je ne conçois plus de la confier à quelqu’un d’autre. 

N’est-ce pas frustrant, pour un créateur, de s’arrêter au niveau du dessin ? N’avez-vous pas les couleurs en tête ? 
Oui, maintenant, j’ai les couleurs dans la tête. Mais, il y a plein de dessinateurs qui ne souhaitent pas coloriser, ...parce que c’est un métier à part entière. Il y a beaucoup d’auteurs qui ne vivent que de cette activité. Et, ce n’est pas parce qu’on est dessinateur qu’on est forcément coloriste ! 

Vous ne travaillez qu’avec un ordinateur ?
Oui, je travaille mes couleurs à l’ordinateur. J’ai tenté des essais en couleurs traditionnelles, en couleurs directes, avec les pinceaux, la peinture, tout ça... Mais, avant de maîtriser le maniement des pinceaux, le mélange des couleurs, les réactions du papier... Il faut bien une dizaine d’années ! Moi, j’avais trop de retard. J’ai effacé cette difficulté en utilisant l’ordinateur, parce qu’avec cette machine il y a moins de contraintes techniques. En quelques jours, on a compris le fonctionnement des outils. Ce n’est pas très compliqué. C’est à la portée de beaucoup de gens. Après, ce qu’on va en faire, c’est une autre histoire. Si on est mauvais coloriste, on ne fera pas de bonnes mises en couleurs. Avec l’ordinateur, je peux faire toute une gamme de variations depuis les à-plats jusqu’aux dégradés les plus fins. Je n’ai aucun problème de séchage, de maîtrise des pinceaux... Je peux retoucher à l’infini. J’ai des « filets de sécurité » partout. C’est un confort que je n’aurai pas du tout si je travaillai la mise la couleurs de manière traditionnelle.

On ne devient donc pas Jean-Jacques Chagnaud, du jour au lendemain ? 
Ah, pas du tout ! 

Vos couleurs, toutefois, me rappellent celles de Régis Loisel. Comment travaillez-vous ?Est-ce que faites de repérages pour sortir, par exemple, des couchers de soleil aussi intenses ? 
Je ne fais pas de repérages. Je connais un peu la Bretagne et j’ai beaucoup de documentation. Mais, je ne fais pas les couleurs avec la volonté de retranscrire la réalité. En fait, mes couleurs ne sont pas réalistes. Des personnes ont trouvé que ce n’était pas du tout la Bretagne, d’autres m’ont dit l’inverse. Ma réflexion ne porte pas sur ce point. Mon intérêt, dans la couleur, c’est d’essayer d’apporter un éclairage particulier dans les cases, faire entrer de la lumière dans les images. Et donc, j’essaye de trouver le moyen d’être le plus pertinent sur ce terrain là. Je souhaite également apporter une dimension narrative. La couleur participe intensément à l’ambiance. On peut faire des décrochements, rythmer... C’est dans ce sens que j’essaye de réfléchir. Je ne suis pas à me dire : « Tiens, là, je vais faire un vert, un bleu, un jaune... » J’essaye de trouver la lumière, créer une atmosphère. La plupart de mes ambiances colorées sont des « accidents » avec photoshop. C’est un outil formidable. On peut tester des tas de choses sans incidence sur la planche, sans avoir à tout refaire pour autant. Donc, je ne me prive pas. Je pousse des curseurs, j’essaie un tas de trucs et je tombe souvent sur des choses que je n’avais pas prévues ! 

Les résultats sont remarquables. Mais comment êtes-vous venu à la BD ? 
Quand j’étais petit, j’en lisais. J’avais envie de dessiner, comme beaucoup d’enfants. J’avais besoin de prendre des crayons, de reproduire sur des feuilles. Je lisais des albums et je recopiais des personnages, des cases. J’ai même fait des planches inédites entre deux pages d’un album que j’aimais bien. J’essayais d’imaginer la page qu’il aurait pu y avoir. C’est ainsi que j’ai commencé. Puis, ce qui a été déterminant, c’est la rencontre au lycée avec Vincent Mallié. Il pratiquait le dessin de la même façon et était attiré par les mêmes choses que moi. On s’est dit : « Pourquoi ne pas monter un projet ensemble ? ». C’est à deux qu’on est entré dans le milieu, qu’on a affronté les différents écueils. C’est un parcours difficile, semé d’embûches. On prend des « gamelles » et seul, ce n’est pas évident de se dire : « Bon, OK ! Je continue quand même ! » 

Vous êtes entré à l’Ecole des beaux arts de Versailles, puis à celle d’Angoulême ? 
En effet, puisque c’était la voie qui m’intéressait. Ce que je voulais faire avant tout, c’était de la Bande Dessinée. Par hasard, un copain de Versailles m’a dit :
« - Mais pourquoi tu ne tentes pas le concours de l’école d’Angoulême ? C’est une école spécialisée dans ce que tu veux faire. »
Étant parisien, Angoulême me paraissait très loin.
- Qu’est-ce que je vais aller faire là-bas ?
- Tente et puis tu verras bien après. »
J’ai donc tenté le concours et j’ai été pris.

Vincent Mallié également ? 
Non ! Lui est venu habiter Angoulême bien après, sans fréquenter les cours. Mais l’école ne m’a pas formé. Ce qui m’a formé, c’est d’être en contact avec des gens qui avaient envie de faire la même chose que moi. Il y avait une émulation. On se montrait nos boulots. C’est ainsi qu’on apprend le mieux, confronté à une critique, parfois dure, mais salutaire. Puis, c’est en pratiquant, en refaisant que l’on avance peu à peu. 

Après Hong Kong Triad, vous abordez Les Aquanautes ? 
Entre 2000 et 2005, nous avons, Vincent et moi, travaillé sur Les Aquanautes selon les mêmes principes. On partageait le scénario et le dessin. Entre deux albums, j’ai fait Un pas vers les étoiles, un one shot de quatre-vingts pages, avec Jérôme Félix, un copain que j’avais rencontré à Angoulême. Dans un genre tout à fait différent, du social contemporain qui n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait avant. L’album est paru chez Soleil avec Delphine Rieu aux couleurs. 

Comment êtes-vous venu à la série Le Sang des Porphyre qui vous occupe actuellement ? 
Yann Balac avait vu ce que je faisais, ça lui plaisait. Il m’a contacté pour évoquer des projets. La rencontre s’est bien passée et on a eu envie de faire quelque chose ensemble. Mais je n’avais pas terminé Les Aquanautes. On a entamé alors une sorte de correspondance, par courriels, par téléphone pour définir ce qu’on aurait envie de réaliser. On a ainsi dégrossi des sujets qui nous intéressaient tous les deux. Cela a pris un peu de temps puisqu’il a fallu une année d’échanges avant de tomber sur Le sang des Porphyre. C’est au fur et à mesure des discussions que le thème s’est dégagé. Il avait en tête, depuis un moment, cette histoire sans avoir forcément quelqu’un qui avait envie de traiter ce genre de sujet. Moi, ça m’a plu immédiatement. Et on s’est lancé... 

J’imagine que, comme pour les autres séries, vous n’êtes pas uniquement cloisonné au dessin ? 
Pour le coup, si ! Autant j’ai fait du co-scénario sur Hong Kong Triad, sur Les Aquanautes. J’ai beaucoup participé à l’histoire de Un pas vers les étoiles, où c’était assez mélangé. Par contre, pour cette série, c’est clairement défini : Balac est scénariste, moi je dessine et je mets en couleurs. On a discuté, en amont, du genre, du thème... Mais c’est son histoire. Je n’interviens absolument pas dedans. Mais, nous travaillons en flux tendu. Il n’a pas beaucoup d’avance sur moi, ce qui lui permet de réagir aux planches qu’il reçoit. Il avait vu ce que j’avais fait avant. Mais, dans l’univers qu’on s’est choisi, il a découvert des choses auxquelles il ne s’attendait pas, sur lesquelles il a réagi et pris des directions qu’il n’avait pas prévues au départ parce qu’il voyait que ça collait bien avec le dessin. C’est ainsi que « j’interviens », si l’on peut dire, sur le scénario. C’est éventuellement mon dessin qui lui fait prendre des orientations auxquelles il n’avait pas pensé. Il pourrait, par exemple, avoir décidé de tuer tel personnage, mais le voir sur la planche, dessiné, peut lui donner envie de lui accorder un répit supplémentaire. 

N’est-ce pas parce que vous lui proposez des personnages de chair et non plus des abstractions ? 
Oui. à partir de là, il peut orienter différemment son histoire et prendre d’autres chemins.

Est-on dans une bande dessinée historique ? 
Le propos n’est pas historique. On n’est pas là pour raconter un morceau d’Histoire avec un grand H. Mais le contexte est effectivement historique, avec un cadre qui, sans être très précis, se situe dans la Bretagne de la fin du 18è siècle. On raconte un drame avec tous les ingrédients du genre : la vengeance, la traîtrise, la recherche de trésor, du sang, des larmes... et puis, toute une histoire romanesque autour des personnages. 

N’y a-t-il pas également une part de fantastique  ? 
En fait, il n’y a pas de fantastique dans le sens où il n’y a pas de créatures fantastiques. Cependant, par mes décors et notamment une grotte avec des rochers sculptés, je bouscule un peu la réalité. Son gigantisme apporte un côté mystérieux, un peu surréaliste. Il y a aussi une énorme pieuvre... N’y a-t-il pas, cependant, une part de mystère, avec cette filiation ? Mais on ne va rien dévoiler de la suite... Et j’en suis bien incapable car je ne connais pas la fin de l’histoire ! 

Ne disiez-vous pas qu’il a peu d’avance sur vous ? 
Lui connaît la chute et sait où il veut aller. C’est comment il y va, qui peut varier. Moi, je ne connais pas la fin du récit. Cela fait partie de notre manière de travailler. On s’est mis d’accord, au début, comme je le disais, sur le ton, sur le thème, sur l’époque, etc. Lui cherche à me surprendre sans arrêt. Il imagine sans cesse des péripéties que je ne m’attendais pas à voir. En retour, j’essaie de le surprendre par le dessin, par la représentation graphique de ce qu’il m’envoie. Vous arrivez à vous surprendre facilement ? Facilement, je ne sais pas ! Mais il m’a envoyé plein de trucs auxquels je ne m’attendais pas. Les costumes que vous réalisez semblent identifier le XVIIIè siècle.

Est-ce votre première approche de cette période ? 
Pour les costumes, effectivement, j’ai une documentation assez précise. Mais je n’aime pas la respecter scrupuleusement. A telle période les manches doivent arriver à tel niveau, les formes, les couleurs... ça m’ennuie ! Ce que je veux donner, c’est une impression. Je ne veux pas être contraint de recopier à l’identique. À partir de la documentation, je me forge une idée et j’en ressors ce qui me paraît essentiel. Je n’ai pas envie de faire un dessin d’historien en recopiant des maisons, des outils, etc. Je veille à ne pas faire d’anachronisme, mais je ne veux pas être prisonnier des détails spécifiques d’une période. 

Que préférez-vous dessiner ? Les personnages, les décors, les accessoires... ? 
En, fait, pour moi, c’est l’ensemble. Ce que je préfère, c’est dégager une atmosphère. Chaque page comporte un élément fort à dessiner, que ce soit des tempêtes, des maisons délabrées, des actions violentes... Les personnages, les décors, etc. doivent nourrir cet élément et venir s’intégrer dans cette phase forte. Mon objectif est de rendre ça le mieux possible. Je ne peux pas dire alors que je préfère faire un personnage puisqu’il s’intègre dans un tout. 

Dans la réalisation de la page, quelle est l’étape que vous préférez ? 
J’apprécie chaque étape, en fait. Mais, ce qui est capital dans la BD, c’est la mise en scène. Il ne faut pas perdre de vue que c’est un art narratif et que le dessin est un outil, pas du tout la finalité. Cependant, je prends particulièrement plaisir à faire jouer mes personnages, c’est-à-dire leur trouver la bonne attitude, la bonne expression, à bien les poser, les camper, les mettre en situation. C’est, à la fois, le plus dur et le plus exaltant. 

Combien d’heures passez-vous journellement au dessus de vos planches ? 
C’est ultra variable ! 

Aujourd’hui, (jour de l’interview et des dédicaces) vous n’allez pas y être beaucoup ! 
Ah oui, aujourd’hui, ça va pas être terrible ! C’est variable, avec une grande amplitude, de trois à quinze heures. Mais ça ne se quantifie pas tellement en temps. En général, la planche la plus réussie est faite plus rapidement que la plus ratée ! La plus ratée, c’est parce que je vais avoir cherché et passé beaucoup de temps, elle sera plus laborieuse. Donc, on ne peut pas tellement raisonner en temps de travail. Et puis, les journées ne se ressemblent pas. Certains jours, on va pouvoir « tomber des trucs », ça sort tout seul et puis, d’autres fois, c’est plus laborieux, voire franchement pénible ! 

Vous considérez-vous comme un dessinateur rapide ? 
Non, non ! Je suis plutôt du genre laborieux.

Vos dessins sont à la fois précis, fouillés. Il y a beaucoup de choses, mais une grande limpidité s’en dégage.
Eh bien tant mieux ! Car, c’est ce que je recherche, c’est ce que j’ai envie de retranscrire. Il faut que ce soit limpide. Mais, la limpidité n’est pas spontanée. Avant que j’en arrive là, il y a encore du boulot. 

C’est une série prévue en quatre tomes. Irez-vous au-delà ? 
On est en train de réfléchir sérieusement à une suite...

Les personnages permettent de reconduire une suite ? 
Je ne sais pas encore. C’est Yann Balac qui maîtrise leur destin... On doit en discuter prochainement, voir sur quoi on pourrait partir. Il a plein de propositions à me faire. Il y a donc de fortes chances qu’on travaille sur un second cycle si l’éditeur nous suit. 

Avez-vous d’autres projets ?
Pour l’instant, je travaille uniquement là-dessus. 

La sortie du quatrième tome est-elle déjà programmée ?
Je pense que ça va être en janvier 2010. On n’est jamais sûr à cent pour cent. Mais ça devrait être dans ces eaux là... 

Vous n’envisagez pas de projets avec Vincent Mallié ?
Non, pas pour le moment. Vincent est très occupé puisqu’il travaille sur Le grand mort, avec Régis Loisel et qu’il va reprendre un épisode de La Quête de l’oiseau du temps. Mais on n’exclut pas un jour, de refaire quelque chose ensemble. 

Ce qu’on peut noter, en conclusion, c’est que vous ne lâcherez plus facilement la couleur ? 
Cela aussi, je ne peux pas le jurer. Mais je m’amuse beaucoup à la couleur et je n’ai pas envie, pour l’instant, de la confier à quelqu’un d’autre.



Il y a 16968 signes dans cet article.
Serge Perraud, le 28 octobre 2009 - article3757.html
Joël Parnotte, (dessins et couleurs) Le Sang des Porphyre, trois tomes déjà parus chez Dargaud : tome 1 "Soizik", 2006 ; tome 2 "Konan", 2007 ; tome 3, "Gwémon", 2008 - 48 p. chaque album
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