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Dans son passionnant essai, Écrire la nature au XXe siècle : les romanciers polonais des confins, Marek Tomaszewski pouvait ainsi présenter Włodzimierz Odojewski : 
Un auteur très connu en Pologne dans les années 60, le lauréat du prix Tadeusz Borowski pour son roman manuscrit L’Île du Salut qu’il réécrit plusieurs fois avant de le publier. Incommodé par la censure de la Pologne populaire, il se réfugia en République fédérale allemande en 1972. 1 
Un exil qui condamnera l’œuvre de l’écrivain à de longues années d’oubli dans son pays d’origine. Il aura fallu en effet attendre les années 80 pour que les livres d’Odojewski soient redécouverts et les années postérieures à 1989 pour que le talent de l’écrivain soit enfin pleinement reconnu en Pologne.
 
D’Odojewski, le lecteur français n’a longtemps eu accès qu’à une faible part de l’œuvre romanesque, à travers des titres comme Le Crépuscule d’un monde (1962 ; traduction française : 1966) et Et la neige recouvrit leur trace (1967 ; traduction française : 1973). L’écrivain y apparaissait essentiellement comme un de ces romanciers qui se sont attachés à évoquer ou à faire revivre les confins orientaux de la Pologne, notamment la région de la Podolie, si douloureusement dévastée durant la Seconde Guerre mondiale2. Et lorsque, dans un livre beaucoup plus récent, Oksana, l’Ukrainienne (1999 ; traduction française : 2003), Odojewski choisit de mener son couple d’amants dans un voyage initiatique au cœur de l’Italie, c’est encore pour explorer, à travers les souvenirs de Karol, le héros masculin atteint d’un cancer, le traumatisme de la Podolie qui trouve de tragiques échos dans ceux, plus proches pour nous, des Balkans, de la Bosnie3...

Pour autant, on ne saurait réduire notre auteur à ce seul aspect de son œuvre, comme ont su nous le prouver Les Allusifs, en publiant d’abord Une saison à Venise, en 20064, et, tout dernièrement, La Nudité des femmes5. Avec ces deux minces ouvrages merveilleusement intenses - un petit roman (ou plutôt une longue nouvelle), puis un recueil de deux récits courts -, le Français peut enfin faire connaissance non seulement avec le talent de l’écrivain en tant que nouvelliste, mais également avec le personnage du jeune Marek dont on suit, au fil des histoires, l’apprentissage de la vie, de l’amour et de la mort.

W. Odojewski et la magie du récit court

Peut-être plus encore que celui du gros roman, Włodzimierz Odojewski possède au plus haut point l’art de la nouvelle, un genre qui impose à l’écrivain de tout sacrifier à la concision et à l’efficacité narrative. Si Oksana, l’Ukrainienne était sans conteste un très beau roman, empli d’un mélange extrêmement réussi de réalisme et d’onirisme, cet ouvrage de 375 pages souffrait parfois, dans son dernier tiers, de quelques longueurs que faisait heureusement oublier un dénouement saisissant. Dans les fictions de La Nudité des femmes tout comme déjà dans Une saison à Venise, l’attention du lecteur est au contraire toujours en éveil, constamment sollicitée. Non pas que l’on trouve dans ces récits des histoires extraordinaires, riches en rebondissements ; les faits qui sont évoqués dans "La Nudité des femmes" ou dans "Le Cirque" n’ont rien en soi d’exceptionnel, l’intérêt des nouvelles, leur force résidant plutôt dans la psychologie des personnages, et surtout dans l’atmosphère si particulière que l’écrivain parvient à installer au fil de phrases amples. Une atmosphère pleine de poésie, où le réel, parfois extrêmement sombre, se teinte volontiers des couleurs du rêve et débouche parfois sur des éclats de fantaisie, comme pouvaient en témoigner certaines visions qui conféraient à Une saison à Venise une part de sa beauté. Que l’on se souvienne ainsi de cette image féerique d’une cave inondée transformée en Venise miniature, véritable ville fantastique6 surgie en plein cœur de la Pologne en guerre... Soudain, les personnages semblaient pouvoir accompli[r], comme par un coup de baguette magique, un lointain voyage dans une ville qui se trouvait au bord d’une mer chaude et ensoleillée. 7

Cette capacité de mêler de manière si intime la réalité objective et l’imagination la plus pure, grâce entre autres à l’exploration des frontières indécises du songe et de l’état de veille8, héritée notamment du Romantisme allemand, n’est certes pas inédite dans la nouvelle polonaise. On pense par exemple, pour s’en tenir aux maîtres du genre de la seconde moitié du XXe siècle, à Zygmunt Haupt (1907-1975) et ses merveilleux récits où autobiographie, fantasmagorie et onirisme font bon ménage, comme c’est parfois le cas dans L’Anneau de papier9, ou bien encore à certaines fictions de Kornel Filipowicz (1913-1990) réunies dans La Belle vie de Nathan Ruff10. Chez Włodzimierz Odojewski, ce flottement entre rêve et réalité se trouve souvent lié profondément à l’enfance, période durant laquelle l’irrationnel fait partie intégrante du quotidien. C’est ainsi que lorsque Marek, âgé de 12 ans dans "La Nudité des femmes", prend conscience que la maison toute entière [...] était remplie d’un silence traversé par des bruissements, des murmures et des échos inexplicables qui n’eussent sans doute rien signifié si tout le monde n’était parti 11, il n’a absolument pas peur, car depuis petit déjà, il a fini par s’habituer à la présence des morts : il a compris que ces derniers habitaient la maison aux côtés des vivants et qu’ils n’étaient ni pires ni meilleurs qu’eux. Et aussi que les morts habitaient aux côtés des vivants dans chaque maison, que leurs voies et que leurs affaires étaient certes impénétrables, mais quotidiennes.12
 
Marek et l’univers des femmes

À des degrés divers, Une Saison à Venise, "La Nudité des femmes" et "Le Cirque" participent d’un seul et grand récit d’apprentissage, et racontent, sous forme fragmentaire, la découverte progressive par Marek du mystère féminin, puis de l’amour, sur fond de guerre. C’est d’abord une image troublante, rapidement aperçue, tandis que l’enfant explore les alentours de la maison de sa tante Weronika dans laquelle lui et ses proches se sont réfugiés pour tenter de fuir l’invasion ennemie. Perchée sur un arbre du verger, Frosia, la nouvelle domestique, écarte ses jambes, et Marek peut voir fugitivement entre ses cuisses [...] quelque chose de noir, car elle ne portait visiblement pas de culotte (il n’avait que neuf ans, mais il était déjà très intrigué par ce que les filles ont entre les cuisses ; il savait depuis longtemps qu’elles n’avaient pas la même chose que lui, mais savoir et voir, ce n’est pas pareil). 13

On retrouve notre jeune héros âgé de 12 ans dans "La Nudité des femmes". Sans doute est-ce là l’épisode le plus beau des aventures de Marek, où Odojewski parvient à cet équilibre déchirant entre angoisse morbide et lumineuse beauté digne des réussites du très grand nouvelliste Jarosław Iwaszkiewicz14. Il s’agit d’un épisode clé au cours duquel le jeune adolescent découvre les liens indissociables qui unissent Éros et Thanatos, le désir et la peur, à travers un spectacle atroce : les corps nus de femmes juives gisant dans une fosse - des corps martyrisés, mutilés : elles n’avaient pas de seins, car à cet endroit leur peau déchiquetée laissait apparaître des lambeaux de chair pâles et écarlates, et c’était horrible.15 Traumatisé par cette vision, Marek usera toutes ses forces, toute sa volonté pour l’oublier, mais elle s’imposera de nouveau à lui, de manière aussi soudaine qu’éprouvante, à l’occasion d’un moment d’intimité sensuelle avec sa cousine, Karola. Mais il faut attendre "Le Cirque" pour voir notre héros, jeune adolescent, découvrir l’amour et ses plaisirs dans les bras de Simone, une lilliputienne adulte, petit[e] fill[e] sans âge 16bell[e] comme les poupées de celluloïd de Karola.17. Mais à nouveau, le danger rôde, la mort est omniprésente, toujours étroitement associée à l’amour : tandis que Marek et la petite voltigeuse jouissent de leur idylle, Barbara, la tante du jeune garçon, a disparu, peut-être victime d’une rafle... De manière significative, les deux amoureux uniront leur volupté dans un lieu tout proche d’un cimetière où plusieurs centaines de personnes [...] ont été massacrés, hommes, femmes, enfants.18 
Tous juifs. 
 
Avec ces trois récits brefs, dont deux devraient connaître prochainement une adaptation cinématographique19, Włodzimierz Odojewski parvient à charmer et à bouleverser son lecteur tout en distillant en lui les germes d’une sourde inquiétude, et l’on attend avec une vive impatience la parution, chez le même éditeur, d’un autre récit court de l’écrivain polonais : Silencieux, invaincus.


NOTES

1 - Marek Tomaszewski, "L’Apocalypse podolienne de Włodzimierz Odojewski et de Leopold Buczkowski", Écrire la nature au XXe siècle : les romanciers polonais des confins (étude des motifs littéraires et des signes culturels), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, collection "Lettres et civilisations slavesé, 2006, p. 195.
2 - Cf. Ibid., p. 195-216. 
3 - Włodzimierz Odojewski, Oksana, l’Ukrainienne [Oksana, 1999], traduit du polonais par Agnès Wisniewski, Montricher, éditions Noir sur Blanc, 2003.
4 - Włodzimierz Odojewski, Une saison à Venise [Sezon w Wenecji, 2000], roman traduit du polonais par Agnès Wisniewski et Charles Zaremba, Montréal, Les Allusifs, 2006. Ce texte a depuis été réédité chez Rivages, dans la collection Poche.
5 - Włodzimierz Odojewski, La Nudité des femmes suivi de : Le Cirque [Nie można cię samego zostawić o zmierzchu et Cyrk przyjechał, cyrk odjechał, 2000], traduit du polonais par Charles Zaremba, Montréal, Les Allusifs, 2008.
6 - Włodzimierz Odojewski, Une saison à Venise, op. cit., p. 66.
7 - Ibid., p. 69.
8 - Voir par exemple, dans Une saison à Venise, l’étrange épisode à la fois onirique et visionnaire dans lequel Marek pressent le destin tragique de Naumek. (Ibid., pp. 76-77.)
9 - Zygmunt Haupt, L’Anneau de papier, Montricher, éditions Noir sur Blanc, 1992.
10 - Kornel Filipowicz, La Belle vie de Nathan Ruff, nouvelles traduites du polonais par Élisabeth Destrée-Van Wilder, Arles, Actes Sud, "Lettres polonaises", 1988. Voir tout particulièrement "Entre sommeil et songe", mais d’autres textes participent également d’une inspiration étrange ou insolite, comme "Le Rat", "Le Chien de la veuve Wurm" ou "Le Papillon rare". Ce nouvelliste majeur est hélas bien trop peu traduit en France. Outre ce choix de nouvelles publiées entre 1974 et 1980, nous signalerons au lecteur, dans une veine plus réaliste, pour ne pas dire flaubertienne, la parution récente d’un récit court très réussi : Romance provinciale [Romans prowincjonalny, 1959], roman traduit du polonais par Charles Zaremba, postface du traducteur, Québec, Les Allusifs, 2008. 
11 - Włodzimierz Odojewski, "La Nudité des femmes", La Nudité des femmes suivi de : Le Cirque, op. cit., p. 17.
12 - Ibid., p. 18.
13 - Włodzimierz Odojewski, Une saison à Venise, op. cit., p. 25.
14 - Les fictions brèves d’Iwaszkiewicz (1894-1980) ont été sans doute insuffisamment traduites en langue française. On en trouve cependant un choix significatif dans Jardins et autres récits, nouvelles, traduit du polonais par Paul Cazin et Georges Lisowski ; préface de Georges Lisowski, Paris, Belfond / Éditions Unesco, 1993.
15 - Włodzimierz Odojewski, "La Nudité des femmes", op. cit., p. 9.
16 - Włodzimierz Odojewski, "Le Cirque", ibid., p. 39.
17 - Ibid., p. 47.
18 - Ibid., p. 66.
19 - Le réalisateur polonais Jan Jakub Kolski prépare en effet un film, Wenecja, d’après trois nouvelles d’Odojewski, dont "Une saison à Venise" et "Le Cirque". Le tournage a débuté en août dernier ; le film est prévu pour courant 2010 : on ne peut que souhaiter qu’il connaisse une distribution dans notre beau pays... Et que le troisième texte d’Odojewski, qui a inspiré ce long métrage, Koń pukownika, connaisse à son tour l’honneur d’une traduction française.



Il y a 12023 signes dans cet article.
Eric Vauthier, le 3 octobre 2009 - article3739.html
Włodzimierz Odojewski, La Nudité des femmes suivi de Le Cirque (traduit du polonais par Charles Zaremba), Les Allusifs, 2008, 82 p. - 13,00 €.
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