Ecrire sur ce film est l’occasion pour moi de déclarer la guerre aux adjectifs. A ces qualificatifs abjects qui couvrent et courent sur les pochettes des DVD et s’inscrivent en gros sur les affiches. Regardez celle des Démineurs... Plus l’adjectif est gros, imposant, plus le film annonce sa qualité... De telles lettres agrandies - et quelle police ! - réduisent autant le film que les spectateurs et fonctionnent comme des cris, des hurlements sur une place de marché : Il est beau mon film ! Il est beau... Indécrottables.
Si ce film m’a rendu allergique à ces grandes manœuvres de communication linguistique, c’est parce qu’il se situe par la forme comme par le fond à l’exact opposé. Alors oui, bien sûr, je pourrais faire ma liste aussi, de quoi couvrir une pochette ; ce serait alors écrit avec une police plutôt fine, polie, car ce film est délicat, subtil, distrayant et distingué, apaisant, charmant, doux, sensible... mais il est aussi caustique, amer, acide. Une douce amertume bien inspirée, finalement.
Et voilà, avec tout ça, on est bien avancé, non ? Il existe un autre adjectif, total, court et définitif, trois lettres : « bon ». Mais je préfère dire l’histoire de ce père bibliothécaire qui emmène sa fille chaque été pour son anniversaire visiter un lieu d’Europe. Cette fois-ci, ce sera une petite île suédoise, censée receler le trésor d’un chef viking. Et le père, incarné par Jean-Pierre Darroussin, armé de son détecteur à métaux et accompagné de sa fille est à la recherche de ce trésor. En guise de trésor, ils iront plutôt de surprise en surprise. Certaines déconvenues sont pleines de ressources.
Cette première oeuvre répond à une question : comment dresser le portrait d’êtres qui se sont loupés et qui se loupent encore ? Quand on est adolescent, il s’agit de ne pas rater l’adulte que l’on devient... c’est tétanisant. Avec un père pareil et tous ces adultes, qui supportent plus ou moins leurs ratés personnels et collectifs, on comprend la réserve et le regard du personnage. Et on comprend pourquoi la jeune Anaïs Demoustier, qui a su jouer sur le fil de la présence et de la retenue, a été nominée comme meilleur espoir féminin aux Césars 2009. Parce que c’est une question de dosage, de degré d’accommodement.
C’est là que le cinéma nous sert à faire ressortir cette tension entre les exigences d’absolu et les simples et terribles accommodements nécessaires. La contingence, la surprise, l’épreuve, l’irruption visuelle et sonore - ce jeune et beau suédois qui apparaît à une fenêtre... : tout ça, c’est une histoire de cinéma, toute en nuance. Aucune éruption n’est possible à l’écrit, c’est continu et linéaire, alors que là, le dialogue se fait à plusieurs, c’est une épreuve. Un contact.
Allez rendre compte de ça avec un adjectif. Allez rendre compte de cet ancrage dans le réel, car tout est vrai, filmé sur place : les méduses comme la couleur des pierres. Je certifie. Et puis la réalisatrice, Anna Novion, est franco-suédoise. Faites le voyage si vous ne le croyez pas. De toutes façons, la guerre est déjà perdue, mais grâce à ce film j’ai quand même l’impression d’avoir remporté une bataille. Et puis, j’ai voyagé.
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