À la lecture de la quatrième de couverture de cet ouvrage, l’on s’attend à déguster un bon polar. Tous les ingrédients idoines nous en sont promis - cadavres, mystère, policier taciturne et intègre. On ouvre alors le livre et, dès les premières pages, Mallo nous plonge dans le Buenos Aires des années sombres de la dictature, royaume de la terreur et de l’arbitraire, où l’on exécute impunément les « subversifs » (entendez les opposants à la junte militaire) d’une balle dans la tête.
Les chapitres défilent et la véritable nature du roman nous apparaît sous un jour différent : au lieu de l’intrigue glauque et sanguinolente escomptée, nous errons dans les méandres des tristes vies de personnages qui ont en commun l’aigreur et l’insatisfaction. Difficile de s’y retrouver tant ils sont nombreux (les méchants : Biterman, l’usurier juif miraculé d’Auschwitz ; Giribaldi, major tout puissant et néanmoins impuissant à rendre le sourire à la grenouille de bénitier qui lui tient lieu d’ épouse ; Amancio, le joueur invétéré et éternel cocu ; et les gentils : Lascano dit Perro - le chien -, le policier sus-mentionné, veuf inconsolable qui vit en outre avec le fantôme de sa femme ; Fuseli, son ami, le médecin légiste qui fait parler les cadavres ; et la troublante Eva, révolutionnaire en cavale et sosie de la défunte épouse de Lascano...).
Avec en toile de fond, lancinants, les coups de feu et les talons des soldats qui claquent dans les rues au rythme des arrestations sommaires. Aujourd’hui, Lascano, vous, moi, tout le monde sait ce qui se trame avec cette histoire de subversion. On tue les gens à tout-va. Les guérilléros posent des bombes, assassinent des gens. Les militaires aussi bricolent dans leur coin. Sur ce point, vous le savez mieux que moi, nous ne pouvons rien faire., constate froidement le chef de la police, résigné. L’on s’apprête alors à crier à la tromperie, à écrire d’une plume trempée dans le fiel que ceci n’est pas un roman policier, et que l’auteur se cache derrière le prétexte du polar pour mieux décrire la violence de la répression, pour nous infliger un pamphlet politique, une charge contre ce pays et cette époque où même les flics sont menacés. L’intrigue n’avance pas, et malgré l’étrange poésie mêlée de terre à terre que dégage le style de l’auteur, nous nous sentons floués...
Et soudain tout s’éclaire. Le lecteur patient que nous sommes découvre que si Mallo l’a en effet berné, c’est pour mieux le surprendre au détour d’un chapitre. La construction habile nous révèle enfin pourquoi cette quatrième de couverture n’est finalement pas une imposture, et que l’enquête aura bien lieu. Par un jeu de flash back bien orchestré, on en revient petit à petit à nos trois cadavres, ceux que l’on avait juste découverts au tout début, en même temps que Lascano. Et dire que l’on commençait à désespérer...
Cette galerie de personnages hauts en couleurs, haïssables et pitoyables, nous guide irrémédiablement vers un constat sans concession, proche, tout proche du désespéré, comme une mise en garde : Les gens qui réfléchissent trop se retrouvent très vite dans la merde. Un roman politique, donc, déguisé en vrai polar et, malgré quelques longueurs dans l’installation des personnages et du contexte, il nous conduit tout de même où nous espérions aller.
Chez Ernesto Mallo, tout est fragile, comme un canari qui, à peine libéré de sa cage, se fait croquer par un chat de gouttière.
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