Rentrée 2009
Que la montagne est belle
Ecrit bien avant de connaître le retentissant succès de La Porte du soleil, cette Petite montagne, surnom adopté par les beyrouthins de l’est pour nommer le quartier chrétien d’Achrafiyé, narre les tribulations de jeunes garçons qui ont grandi trop vite dans les prémices de la guerre civile qui allait embraser le pays du cèdre. Beyrouth d’avant 1975, c’était comment ? Une question cruciale à laquelle il sera de plus en plus difficile de répondre car la mémoire collective n’est pas la qualité première des Libanais, et parce que le devoir d’introspection qui doit accompagner les lendemains de guerre n’a jamais été entrepris. Trop de blessures ouvertes et d’injustices commises encore au nom d’un consensus mou qui dénature l’esprit et l’unité politique du pays font que ce sera aux écrivains de témoigner...
Alors c’est ici que ce roman prend toute sa place dans le concert des nations car il devient une pièce essentielle de l’histoire du Liban. Une pièce marquée d’une origine forte, comme l’étaient les quartiers durant la guerre, et qui s’articule autour des rêves, des souvenirs et de la violence du présent. Une pièce hallucinatoire qui déconcertera le lecteur, tant par son habileté narrative que par la justesse des personnages qui démontrent toute l’absurdité de la guerre, et surtout de celle-ci... Guerre civile, guerre politique, guerre libano-palestinienne ; trois maux en un pour faire perdre la raison et tuer le plus de monde possible.
Perdu, le narrateur voit des hommes en armes arriver chez lui et passer sa mère à la question. Alors il ne sera plus là, il ira à l’est de la ville, y chercher la petite montagne confondue aux corps de ces hommes dans les yeux desquels la mer germait. ... La mer, gardienne de la révolution en marche qui cimente les yeux des enfants soldats quand ils n’en peuvent plus, alors la ligne d’horizon leur offre ce bleu de mer qui apaise le ventre et fait s’envoler l’esprit vers des lieux plus cléments.
Mais la mer devient un objectif militaire et le rêve se déchire comme un rideau dans le vent. Les rues étroites se gauchissent et se distordent, la pierre s’écrase sur la pierre des trottoirs. La déflagration des obus secoue le corps. A droite, des incendies ; à gauche, un bâtiment se disloque comme un vieillard désarticulé par les bombes. Entre la mer et nous : des murs, de la pierre et du métal. Et, entre l’obus et le cri, les pierres s’effondrent.
A croire que les hommes aiment la guerre, ne peuvent vivre sans. Comme s’ils l’attendaient depuis des siècles. Trois pour être précis. Ces fous de dieu, ces communistes d’Orient et tous ces révoltés attendaient la guerre... Comme une solution à l’impossible destin qui se dressait en face d’eux. Et elle finit toujours par arriver, la guerre, percée de deux grands trous. Un trou vers le haut, vers lequel se tend le cou de la femme, et elle s’étouffe. Un trou au centre, d’avant notre naissance.
Et si la montagne pouvait bouger, ne s’enfuirait-elle pas face au carnage des innocents ? Mais la montagne et la guerre sont sœurs et les villages s’enflamment dans la nuit dans un silence bizarre.
Poétique et cauchemardesque, ce roman testimonial laissera l’empreinte d’un monde impossible que l’on voudrait résolu et oublié. Mais il annonce aussi les guerres de demain. Une raison de plus pour le faire lire car comprendre les engrenages qui conduisent à la guerre pourrait permettre de les enrayer.
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