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A bien des égards la tâche du critique est aisée. Nous ne risquons pas grand chose, et pourtant nous jouissons d’une position de supériorité par rapport à ceux qui se soumettent avec leur travail à notre jugement. Nous nous épanouissons dans la critique négative, plaisante à écrire et à lire. Mais l’amère vérité qu’il faut bien regarder en face c’est que, dans le grand ordre des choses, le mets le plus médiocre a sans doute plus de valeur que notre critique qui le dénonce comme tel. Il est pourtant des circonstances où le critique prend un vrai risque. C’est lorsqu’il découvre et défend l’innovation. Le monde est souvent malveillant à l’encontre des nouveaux talents et de la création. Le nouveau a besoin d’amis.

Il y a un an, j’aurai défendu corps et âme cette tirade, issue du film Ratatouille. Étant de temps à autre sur scène, que ce soit pour le théâtre ou la musique, j’étais toujours persuadé de la supériorité de l’artiste sur le critique, car le travail en amont ne devrait pas être attaqué par une personne s’étant simplement assise dans une salle, restant passive. Or après presque neuf mois à travailler en tant que critique pour lelitteraire, je me dois de revoir mes opinions sur le métier : Il est tout aussi dur que le travail de l’artiste, s’il est fait sérieusement. Car un artiste met son cœur et son travail pour créer. Le critique met son cœur et son travail pour juger. Tout en acceptant l’opposition. Car contrairement aux sciences exactes où une note peut être mise de manière rationnelle, le changement de correcteur ne changeant que de peu le résultat final, les critiques sont toujours différentes. Lorsque j’ai dû écrire un article sur la BD A bord de l’Étoile Matutine, il m’a fallu pénétrer l’œuvre, pour y découvrir enfin pourquoi elle était à défendre plus qu’une autre. Ambiance, histoire, tout y était vivant. Cependant je conçois qu’un de mes collègues du littéraire puisse ne pas ressentir la même chose que moi, il pourrait peut être même être dégoûté de cette œuvre si particulière.
Mais le point où je rentre totalement en contradiction avec Ego, le critique de Walt Disney, c’est au sujet de la critique négative. Il est, tout du moins pour moi, peu aisé d’écrire une critique négative. Car il est toujours possible de se dire : « Un autre peut aimer, n’y allons pas trop fort ». Dans ce cas, nous faiblissons. Car notre devoir est de « défend[re] l’innovation », ce qui est bon, mais aussi d’attaquer ce qui est mauvais. Nous nous devons, critique, de rejeter un livre lorsque celui-ci ne nous plaît pas ! Cependant, expliquons notre geste, défendons notre attaque diront certains... Et ainsi, si d’autres aiment, nous aurons des arguments à leur opposer, et la discussion pourra commencer. Restons par là toujours respectueux du travail d’autrui, car la critique dans laquelle « s’épanouissait » Ego avant de rencontre Rémi, le héros du film Ratatouille, n’est pas légitime.
Nous ne sommes légitimement critique que si, en donnant notre opinion, nous gardons toujours à l’esprit que nous jugeons comme nous pouvons l’être... Et je me dois, pour la première fois, d’écrire une critique négative. Dur choix ! Dure épreuve ! Il existe dans le Nouveau Testament quatre Évangiles. Les apocryphes sont, eux, beaucoup plus nombreux. Il y a quelques années, un de ceux-là avait été (re)découvert et avait réhabilité Judas. Un autre s’est rajouté en mai 2007. L’Évangile selon Satan, de Patrick Graham. Ainsi le démon aurait écrit un texte sur la vie de son adversaire ? Concept intéressant. Car le démon est véritablement présent dans les Évangiles. Pour ne citer qu’un passage de l’Evangile, il y aura la tentation de Jésus au désert : « Le diable lui dit... » (Lc, 4, 1-13). L’adversaire de Dieu a donc suivi la vie de Jésus de près, la connaissant bien. Cela est bien représenté dans La Passion... selon Mel Gibson où tout au long de l’œuvre, tel un leitmotiv, le démon est présent. Par jalousie des apôtres il aurait voulu écrire son livre ? Toujours est-il que cet Évangile est perdu, et qu’une course entre différentes puissances commence. Les forces du Vatican et celle de la Fumée Noire, ordre caché ayant infiltré le Saint Siège et adorant Janus, concourent dans une lutte sans merci. Car cet évangile peut faire sombrer l’Église Catholique de l’intérieur. Au milieu se trouve une détective américaine qui tente de résoudre son enquête avec ses dons de médium...
Tout ce qu’il faut pour passer du thriller au fantastique... Visions, rêves prémonitoires ? Qu’ils soient sous l’influence d’une drogue ou qu’ils affrontement réellement le démon, cela revient au même : Le dessinateur a pu s’amuser à mettre les mots de Patrick Graham en image. Car du thriller a découlé la BD. Une BD qui est... spéciale. En effet, découpée en plusieurs tomes, nous commençons par rentrer dans l’action avec une sœur s’emmurant dans son abbaye... Puis les explications arrivent, et enfin l’inspectrice de police qui enquête à l’aide de « son truc »... Commence ensuite à se mélanger divers lieux d’action à diverses périodes temporelles et l’histoire se complique. Pour ne rien faciliter, la fin du tome est déroutante, car nous devinons qu’un moment important se produit, mais la vitesse de la dernière action comparée aux lenteurs passées nous la fait lire un peu trop rapidement et une relecture de toute l’œuvre est nécessaire ainsi que, malheureusement, gênante. Car le forfait hémoglobine a sûrement dû être dépassé : la violence de l’œuvre, que nous tentons, inconsciemment, de cacher lors d’une première lecture, nous saute aux yeux et nous dérange lorsque nous revenons sur les pages passées. Était-il réellement nécessaire de multiplier les planches consacrées à l’autopsie d’un assassin ? Les images où des sœurs sont crucifiées, éventrées ?
Si nous ne nous consacrons que sur l’histoire, nous n’avons qu’un Dan Brown supplémentaire. L’Église est une nouvelle fois attaquée, elle s’en remettra. Cette fois-ci, Jésus n’a pas épousé une femme, mais a renié Dieu pour suivre Satan... Se faisant appeler Janus. Cela est soi-disant arrivé lorsque le Christ était sur la Croix. Au passage nous y voyons, de la même manière que dans certains satanismes, une reconnaissance de Dieu... Car « Satan aurait gagné ce jour-là », et non Dieu. L’Église survit à la perte de la foi de son leader grâce aux Apôtres qui, pour sauver la religion naissante et le message d’amour du Christ avant sa chute, ont placé un blanc de trois jours dans les écritures avant la résurrection, que L’Évangile selon Satan comble... Ou tente de combler...
Œuvre inégale avec des moments de lenteur et d’autres où tout s’enchaîne, de violence autant psychologique que physique, il serait aisé de la qualifier de dangereuse... Dans le temps, l’Inquisition aurait aimé qu’un petit autodafé passe dans le coin... Aujourd’hui nous ne ferons pas de « feu de joie », comme dirait certains, mais je déconseille fortement la BD aux adolescents n’arrivant pas encore à faire la part des choses. Le fait que le pape lui-même raconte L’Évangile selon Satan est assez dur, car cet homme représente depuis presque deux milles ans la sagesse et la vérité lorsqu’il définit un dogme... Évitons de détruire les repères de notre jeunesse par des lectures traumatisantes. Pour les plus grands, faites selon votre choix. Je m’en lave les mains car je vous aurai prévenus !
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| Antoine Maurel & David Cerqueira, L’Evangile selon Satan, Tome 1 : Je vous salue Marie, Soleil production, 23 septembre 2009, 46 p.- 12,90 € |
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