Une histoire tragique pour tous les Alsaciens. Une histoire que nous ne retrouvons que trop brièvement dans nos manuels scolaires, devant la grosseur du programme, et moi-même, né en Alsace, je n’avais jamais vraiment entendu parler de cette histoire avant le début de l’année. Une histoire de sacrifice, de devoir et de résistance : celle de la jeunesse d’Alsace recrutée de force par le troisième Reich afin d’intégrer la Wehrmacht et de partir, pour nombre d’entre de jeunes gens, vers le front de l’Est...
Car lorsque « Louis devint Ludwig », tout bascule... En effet, ce jeune homme de vingt ans vit tranquillement sa vie d’étudiant. Incapable de savoir si le sol sur lequel il est né dépend de Marianne ou de la Lorelei, il tente de passer outre le conflit qui lui a fait remplacer la langue de Molière par celle de Goethe. Mais les hauts-dirigeants nazis ont décidé de saigner l’Alsace. Cependant cette fois-ci, en envoyant les recrues alsaciennes vers l’URSS, aucun risque que les familles ne soient des deux cotés du front, comme lors des précédents conflits.
En effet, dans la famille de Louis comme dans celle de nombreux Alsaciens, alors que le père avait porté le casque à pointe du deuxième Reich, le fils porte l’uniforme français et le cousin accroche au sien la Croix de Fer. Mais a vingt ans, comment vivre sans insouciance ?! Louis est amoureux, Louis fanfaronne et clame sa nationalité de naissance et de cœur : la France . Mais Louis sera enrôlé. Et le drame commencera pour lui. Car il ne pourra, même en portant l’uniforme de la Wafen-SS, oublier sa mère patrie, celle qui l’a vu naître.
Le scénariste connaît parfaitement cette histoire, celle de ses ancêtres. Pas exactement dans chaque fait, mais dans l’ensemble, nous retrouvons l’histoire de l’Alsace. Thierry Gloris le dit lui-même : Enfant, ma grand-mère me soufflait une chanson que je prenais alors pour une comptine futile : vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, Et, malgré vous, nous resterons Français. Vous avez su germaniser la plaine, Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais. Bien des années passèrent avant que je ne comprenne que dans ces quelques notes, ce n’était pas du folklore qu’elle me transmettait, mais toute une histoire : celle de la terre de ses ancêtres [...] Cette histoire est donc une pure fiction [...]. En revanche, je me suis efforcé, à partir de souvenirs d’enfance épars, de créer un récit qui puisse porter nos lecteurs et leur faire percevoir une réalité bien singulière de notre hexagone. Et le crayon de Marry Terray, ainsi que ses couleurs, nous offrent parfaitement cette ambiance. L’ambiance d’un pays instable où personne ne sait vraiment qui il est. Car si chacun affirme être français dans l’université de Louis, au point de se rebeller, ce n’est pas forcément le cas en dehors. Jusque dans sa famille notre héros devra affronter ses principes, car personne n’est blanc ou noir.
Et les dessins nous permettent de le comprendre parfaitement : par moments nous sommes perdus. Sommes-nous en présence d’un retour dans le passé ou non ? Le lecteur est dérouté et se retrouve ainsi mieux intégré dans ce dur récit.
Et que dire de la fin si marquante ? Car si Louis devient Ludwig, et est engagé dans la Wafen SS, tous les autres alsaciens, ses amis ou non, le seront aussi quelques mois après son incorporation. Les mots du père de Louis apparaissent comme un leitmotiv : « Ne plus faire de vague ». Mais comment peut-on se contenir quand on a la rage au cœur ?
Offrant une réflexion sur la résistance ainsi qu’un vaste tableau sur une des filles de la France si longtemps perdue, ce livre n’est pas fait pour « ne pas faire de vague » : il tient à rappeler qu’une région entière a souffert sous la barbarie nazie, obligée de porter l’uniforme noir sous peine de voir parents, frères, sœurs, enfants mourir. C’est cela le drame des « Malgré Nous ». Ce que nous retrouvons en partie dans le film « Les deux Mathilde ». Un peuple éthiquement fils du Lebensraum, mais historiquement et culturellement enfant de la République Française. Un fils qui a planté un panneau sur le pont du Rhin affirmant, dès 1792 : ici commence le pays de la liberté...
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