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Romans
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 Ce premier roman de l’auteur turque Sema Kaygusuz trouble et touche par son écriture et sa construction. L’écriture est poétique en ce qu’elle crée un univers à peine nommé mais sans cesse exploré dans ses dimensions élémentaires : l’histoire se passe sur une île probablement méditerranéenne, où la destinée des hommes se mêle à celle des animaux et des éléments qui entourent les personnages.
La narratrice reconstruit son histoire pleine de souffrances et de non-dits à partir de souvenirs mais surtout à partir de la parole des autres : celle de son père et celle d’une diseuse de bonne ( ?) aventure surtout. Les personnages sont tous marqués par la perte, perte des êtres chers, et conséquemment perte d’eux-mêmes ; ils ont donc tous à se reconquérir.

Le lecteur est amené à tisser les différents chapitres qui composent la première partie nommée RAISIN. Reconstruction de l’histoire par recoupements métaphoriques : l’île regroupe les insulaires centrés sur eux-mêmes mais se fait de plus en plus accueillante, et cette progression devient une déchéance, où la faune subit les erreurs des continentaux qui ne savent pas la respecter et l’écouter (les chiens abandonnés sur leur île hurlent pendant des jours et des pages, toile de fond de la révélation paternelle). L’histoire de Leylan progresse, surtout, des paroles des multiples personnes qui viennent vers elle pour interroger ou dévoiler : Latife Keysal me dit que la vieille femme de mon rêve était une conteuse pleine de sagesse qui me transmettait ses dons. Elle-même cherche à apaiser les souffrances en se frottant aux éléments naturels, en fabriquant son vin par exemple pour le comparer à sa propre personnalité, pour l’en imbiber.
Au lecteur d’accepter de tisser ces différents bribes d’histoires où ce qui est dévoilé tient bien plus de la mystérieuse signification des quelques événements rapportés que de leur déroulement.

La poésie et la force du style frappent et entraînent le lecteur dans cette quête d’identité permanente, fondée sur la souffrance à comprendre et à dépasser : Portant la douleur d’un autre, nous pouvions voir le monde dans une fixité étrange. Dans ce cas, comment, de quelle manière, prenons-nous conscience de notre singularité ?
La seconde partie, OR, atteint la dimension mythique d’un recueil poétique où les héros, doubles de ceux de la première partie, progressent à leur tour vers des contrées inconnues, souvent au fond d’eux-mêmes, à la recherche de sens et de beauté même dans les matières les plus basses (on pense alors au vers de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »). Les êtres deviennent surnaturels comme la Femmehomme ou simplement métaphoriques comme ce voleur, double de la narratrice (Pendant quelques jours, je cherchai au milieu de la peupleraie une pensée qui me féconderait comme une graine couverte de petits poils qui se dispersent ici ou là.), et atteignent ainsi une dimension mythique propice à la quête.

Ce roman propose donc au lecteur une véritable recherche du sens, celui de l’histoire, celui de sa propre histoire, qui n’est qu’enquête sur soi-même. Il laisse une trace dans l’imaginaire, trace pleine de lumière et de chaleur, de mystère et de dévoilement.
Assurément un grand roman, éminemment poétique et beau, qui, loin d’entraîner le lecteur au fin fond du cauchemar de ses personnages, lui permet de s’élever à une réflexion sur lui-même.

Delphine Regnard



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La rédaction, le 19 août 2009 - article3677.html
Sema Kaygusuz, La chute des prières, Actes Sud, 2009, 397 p. - 23,00 €
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