De l’art d’appuyer là où cela fait mal
Il est des vérités qui sont bonnes à dire, contrairement à ce que dit l’adage populaire, car la mise en lumière des petits et grands travers de la nature humaine ne peut que participer à l’émancipation de l’Homme vers une humanité qui lui fait tellement défaut. Et lorsque cette mise au point est associée à un récit haletant servi par un style classique d’une grande tenue, le plaisir est alors au rendez-vous.
Il faut lire Le Sel sur la plaie ne serait-ce, aussi, que pour pouvoir goûter à l’œil de Jean Prévost, cet écrivain de talent trop tôt disparu pour cause de Deuxième guerre mondiale, mais aussi, et cela n’est en rien justifié, des étagères de nos chers libraires ... Zulma fait donc office de salut public en vous permettant d’atteindre un auteur majeur de notre histoire littéraire, un auteur que l’on aimerait voir plus souvent en tête de gondole plutôt que le dernier Marc Lévy qui nous a poursuivi tout cet été, de l’aéroport à la plage, des grandes surfaces au stand sur les marchés ...
Ici point de fantôme et d’eau de rose, mais des actes sans appel, des histoires bouleversantes et des personnages si épais, si bouillants de chair et de sang que l’on croit lire une biographie plutôt qu’un roman ... D’ailleurs, ne s’agit-il pas d’une sorte d’autobiographie déguisée que nous livre ici Jean Prévost ? Le doute est possible quand on connaît son aventure personnelle.
Nous suivons dès la première page les tribulations de Dieudonné Crouzon, étudiant brillant, trop brillant sans doute compte tenu de sa faible position sociale, pour oser vouloir briller par sa seule compétence ; car, face à lui, un clan de petits fils de, qui n’ont d’yeux que pour les choses faciles et qui ne supportent pas de voir quelqu’un réussir par son seul travail. Alors on lui tend un piège, on l’accuse injustement et Crouzon doit fuir Paris et trouver très vite du travail. Par chance une connaissance lui propose d’intervenir auprès d’un organe de presse à Châteauroux. L’affaire est réglée en deux jours et voilà notre Dieudonné lancé dans la course aux scoops sur fond de campagne électorale.
Attention, nous sommes dans les années 1920-25, et pour être élu il faut mouiller la chemise et payer ses frais. D’une affaire l’autre, Crouzon réussit à tirer son épingle du jeu et à séduire la femme qu’il ne lui faut pas afin de tenter d’oublier celle qu’il aime, restée à Paris par facilité.
Nous ne sommes pas loin de toucher au sublime de Stendhal, et Prévost sait avec malice aussi bien nous dépeindre les mille et unes ruses du métier de patron de presse, que nous faire partager les espoirs et les craintes d’un amoureux transi en quête de rédemption mais aussi souhaitant plus que tout assouvir sa vengeance ...
Car la pitié n’est pas dans le registre des qualités de Crouzon. Altruiste, généreux mais surtout autoritaire, ambitieux et incroyable bosseur, il sait que rien ne vient tout seul. Et sa "carotte" tient en une visite qu’il veut faire à ses anciens camarades, tout auréolé de sa gloire et de sa fortune, afin de pouvoir les moucher, même si les années ont passé. Obstiné, Crouzon mènera sa barque avec ses faiblesses et sa candeur toute affichée dès lors qu’une femme l’entreprend ...
Chronique d’une certaine société mais aussi peinture sentimentale d’une quête impossible, Le Sel sur la plaie est une petite perle littéraire que l’on dégustera le temps d’un été avant de recouvrer les affres de la rentrée ...
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