Le grand Thackeray est surtout connu en France pour La Foire aux vanités ou Barry Lyndon, et le lecteur français ignore en général qu’il est l’auteur d’une œuvre conséquente et tenu par les Anglais pour un égal de Dickens. Les éditions Rivages ont eu la judicieuse idée de republier en format de poche - et donc relativement bon marché - deux livres, non pas inédits, mais difficilement trouvables de l’écrivain : Ivanhoé à la rescousse ! et Le Livre des Snobs par l’un d’entre eux, assortis chacun d’une préface éclairante de leurs traducteurs respectifs.
À la lecture de ces deux textes, il ne nous reste plus qu’à souhaiter une récidive des éditions Rivages, ou qu’elles soient imitées par d’autres. Ivanhoé à la rescousse !, titre choisi ici pour Rebecca et Rowena afin de mettre en évidence son lien avec l’Ivanhoé de Walter Scott, est une courte parodie des romans de chevalerie aussi bien que des romans historiques à la sauce Scott. À la fin du troisième tome de la chronique de Sir Walter Scott, il est écrit noir sur blanc que (...) le malheureux chevalier, dont le soleil de Palestine avait échauffé les sangs et que la compagnie de la belle et tendre Rebecca avait tant réconforté, devrait passer le restant de sa vie aux côtés de Rowena, ce premier prix de vertu, cette grenouille de bénitier, ce glaçon. (p.16).
L’aberration est telle, pour le narrateur, qu’il entreprend de narrer la suite de l’histoire. La tyrannie domestique exercée par Lady Rowena sur Sir Wilfrid d’Ivanhoé est si insupportable que l’ex-héros scottien, qui n’a pas oublié la belle Rebecca, ne rêve que de fuir le nid conjugal pour s’en aller guerroyer en France aux côtés de Richard Cœur-de-Lion. Après la chronique conjugale bourgeoise, le narrateur retrouve donc apparemment les rails de l’épopée, mais comme il le dit lui-même, il n’y a de vrai que l’espoir, la réalité est une amère tromperie » (p. 22). Car batailles et massacres ne sont pas sa tasse de thé : dans les batailles dépeintes par l’admirable auteur du roman dont le présent chef-d’œuvre se veut une continuation, tout se passe agréablement - les gens sont massacrés, mais sans que le lecteur éprouve de sensations déplaisantes. Et le grand romancier est d’une humeur si joyeuse que, sous sa plume, les barbares les plus sanguinaires de l’Histoire deviennent de braves et joyeux compagnons, pour qui l’on ne peut s’empêcher de ressentir une vive sympathie - donc, si vous le permettez, nous passerons sous silence la boucherie de Châlus » (p. 49-50). Et il en va de même pour tous les exploits guerriers accomplis par Ivanhoé : Je ne vous ennuierai pas à vous décrire ses hauts faits : les jours de bataille se suivaient et se ressemblaient (p. 87).
Le tout étant, bien entendu, qu’au bout du conte, Ivanhoé, que la mort a providentiellement débarrassé de Rowena la mégère, retrouve et épouse la belle, vertueuse et fidèle Rebecca. En apparente contradiction avec les considérations qui ouvrent son roman - Un héros est un gentleman d’une espèce trop rare pour être envoyé à la retraite au zénith de sa vie (p. 14) -, Thackeray s’empresse alors de tirer un trait sur ses héros, non sans avoir formulé une prédiction pessimiste : je gage que ces deux-là formèrent un couple austère et qu’ils ne firent pas de vieux os (p. 107). C’est que la tournure d’esprit de l’auteur, si prompt à railler et à déceler les faiblesses et les vices sous les nobles apparences, ne saurait l’autoriser à conserver longtemps leur statut aux héros, sauf à railler le statut de héros lui-même ou à se taire. Comme le genre de l’épopée conjugale n’existe pas, interdisant que Thackeray s’y attaque, il choisit ici la deuxième possibilité, tout en nous suggérant qu’il n’en pense pas moins.
Même si par sa brièveté et son caractère de pochade, Ivanhoé à la rescousse ! n’a pas la portée des grands romans de Thackeray, le livre est fort drôle, remarquablement intelligent, la désinvolture de l’auteur à l’égard des us littéraires nous les révélant, tout en nous laissant voir ce qui les sous-tend. Il serait donc bien dommage de bouder notre plaisir.
Cependant Le Livre des Snobs est d’une autre envergure. Le lecteur s’en convaincra aisément pour peu qu’il accepte de réviser sa définition du mot Snob. Le sens de « dandy méprisant » que nous lui donnons actuellement est en effet beaucoup plus restreint que l’acception de Thackeray, pour qui il s’agit de celui qui admire bassement les choses basses (p. 31). Il précise encore : un Snob, c’est quelqu’un en position de rabaissement devant un autre être humain (p. 45), un homme qui sort de sa sphère d’origine dans la société pour inviter des lords, des généraux, des conseillers municipaux et autres personnes du beau monde, mais lésine quand il s’agit d’offrir l’hospitalité à ceux de son rang (p. 130), une grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf (p. 205).
Et afin que le lecteur comprenne de quoi il veut parler, Thackeray a livré au journal Punch 45 courtes chroniques s’attachant à décrire l’espèce snob et réunies dans le livre dont nous parlons. Imitant plaisamment l’entomologiste, Thackeray a opéré une classification des Snobs, qui lui servira de principe pour nous les présenter : « Des Snobs universitaires », « Les Snobs qui dînent dehors », « Les Snobs des clubs »...
La scientificité de la démarche s’arrête là, car la patte satirique de l’auteur se substitue bien vite à la neutralité scientifique. Il n’y a qu’à voir les dénominations des quelques classes susmentionnées. Et comme on peut se l’imaginer, les peintures de Snobs allient férocité et drôlerie, selon un dosage qui n’appartient qu’à Thackeray. Voyons Mme Ponto, « Snob de la campagne », ayant pris le narrateur pour un aristocrate et se mettant à débiter sans réfléchir des bribes de français, tout à fait comme les personnages de ces romans : elle déposa gracieusement un baiser sur sa main à mon intention en m’invitant à venir prendre bientôt le caffy, ung pu de Musick o salong (sic) (p. 167). Observons encore ce Snob militaire qu’est l’honorable sir George Granby Barbichu, lieutenant général, chevalier de l’ordre de XX, XY, XZ, etc. : dans l’ensemble, ses manières sont irréprochables (...) : son nom figure avec éloges dans une douzaine de gazettes (...). Il est difficile de citer les qualités dont est doté ce prospère gentleman. Il n’a jamais lu un livre de sa vie et ses doigts violacés et goutteux tracent toujours une écriture d’écolier. Il a atteint la vieillesse chenue sans être devenu le moins du monde vénérable. Il s’habille encore à l’heure actuelle avec une extravagance de blanc-bec et pare sa vieille carcasse de galons et d’ouate comme s’il était toujours le séduisant George Barbichu de 1800. Il est égoïste, brutal, emporté et glouton. Il offre un spectacle singulier à table, avec son ventre qui se gonfle sous la ceinture et ses yeux injectés de sang qui jubilent à la vue de son repas. Il s’exprime avec force jurons et raconte des histoires salées de garnison après le dîner... (p. 75).
Qu’on nous pardonne la longueur de la citation, mais Thackeray fait mouche généralement moins par le trait que par la saynète, qui gratte le vernis des apparences, tout en ayant l’air de parler d’autre chose. Ceci étant, ce qui distingue assurément le narrateur du livre d’un naturaliste, c’est qu’il fait partie lui-même de l’espèce étudiée, au point qu’il s’interroge sur le but poursuivi par ses chroniques : Veux-je que tous les Snobs périssent ? Veux-je que ces articles sur les Snobs déterminent leur sort ? Espèce de fou suicidaire, n’es-tu pas toi aussi un de leurs frères snobs ? (p. 241).
Car le Snob est si omniprésent dans la société que le Roi ou la Reine mis à part (puisque nul n’est placé au-dessus d’eux dans l’échelle sociale), personne ne semble pouvoir échapper à la maladie. Aussi le livre de Thackeray nous propose-t-il une réflexion sur l’humain et son fonctionnement social : Toute poitrine abrite un théâtre de foire (p. 253), constate le narrateur, en signe de l’ambition morale de son propos.
De fait, l’auteur a mis, dans ce livre-ci, sa verve, sa causticité, son sens de la caricature et de la notation mordante au service d’un projet plus vaste, plus universel qu’avec Ivanhoé à la rescousse ! : Le Livre des Snobs mérite donc doublement notre attention.
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