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La matière brute du film est simple, évidente, imposante. Dans un format de 2h30, il s’agit de donner la parole à des Pieds-Noirs, 40 ans après le départ d’Algérie. Sont-ils d’anciens Pieds-Noirs ou sont-ils toujours des Pieds-Noirs ? Cette question traverse le film.
C’est une parole souvent dure et sèche qui se fissure par moments en remontées nostalgiques ponctuées par des larmes. Le film suit une logique plutôt chronologique qui n’empêche pas les récurrences, chargées de tordre le cou à quelques idées préconçues. Non, les colons n’étaient pas de riches nantis, grands propriétaires terriens et exploiteurs d’une main d’œuvre servile. Ils constituaient une société complexe, multiple et c’est bien la diversité de leurs parcours et de leurs positions sociales que le film arrive à restituer avec beaucoup de finesse et de sensibilité.

Le film commence par la mémoire transmise par les grands-parents ou arrières grands-parents, premiers installés et se termine en posant cette question aux enfants nés ici, aujourd’hui, en France : qu’ont-ils reçu de cette mémoire particulière, de cette histoire familiale et communautaire ? On s’installe dans le film comme sur des terres inhospitalières, marquées par une charge pesante issue du passé.
Cette prise de parole associée à l’écoute nécessaire peut servir à alléger cette charge en lui donnant du sens. Voilà pour le son. L’image, elle, ne se réduit jamais à un simple pléonasme de ce qui est dit. Elle n’est pas une illustration Les cadrages et décors ont leur propre logique, indépendante. Et l’écran semble déchiré en permanence. Seule, l’image ne peut rien dire... et les mots pour dire l’image ne sont pas forcément les bons.

Ce film fonctionne comme une invitation au travail car il ne s’agit pas forcément d’écouter pas pour être ému, touché. On peut, certes. Mais ce serait bien dommage car cette émotion ne servirait qu’à occulter d’autres drames. Ou pire, à en justifier. Les blessures, les plaies donnent une légitimité de conscience aux forts comme aux faibles, aux victimes comme aux coupables. Il s’agit plutôt de composer avec - comme le fait le film d’ailleurs - et faire de cette parole recueillie et montée un support de réflexion : chaque spécialiste aura son mot à dire.
Cette parole est riche non pas forcément de ce qu’elle dit, mais de tout ce qu’elle manifeste ; les ambiguïtés, les silences, les effets de styles et efforts de formulation sont autant de preuves d’une souffrance et d’un déphasage. Car ces colons - fruits et non racines d’une colonisation - sont habités par des ambiguïtés qui les dépassent eux-mêmes. Les termes mêmes de « colons » et « Pieds-Noirs » sont bien des expressions autant repoussées, qu’utilisées et assumées. Derrière la volonté de détruire certains clichés certains témoins en utilisent d’autres comme cette formule qui revient régulièrement « les médias » ou « les gens influencés par les médias » pour dénoncer l’ignorance des métropolitains.

Celui qui a les pieds dans le plat en sait-il plus ? Beaucoup de témoins insistent sur les rapports, les liens avec les autochtones qui s’étaient mis en place, prometteurs et constructifs... non aboutis. Mais finalement c’est davantage l’infranchissable séparation instituée par une inégalité de droits et de statuts qui ressort. En contre jour, à contres mots. Et puis il faut entendre et penser cette relation ambiguë avec l’histoire, définie comme étant « statistique » - terrible épreuve que cette statistique sociologique pour les Pieds-N oirs en Algérie : les différences de taux de mortalité, fécondité, scolarisation sont méchantes....
A cette histoire qui ne serait que « bataille de chiffres », moralisatrice, partisane, certains témoins opposent l’humanité c’est-à-dire la prise en compte du vécu d’une expérience donc l’identité particulière et irréductible. Mais le témoin n’est pas l’historien. Il y a là forcément un enjeu identitaire fort qui touche la nation dans son ensemble.

Ce discours nous interpelle donc, violemment. Tous les témoins n’ont pas la finesse lucide et critique d’Hubert Huertas, fils de gendarme, mais tous posent le problème de l’appartenance, du lien, car ils furent tous autant abandonnés que recueillis. Dans cette pathétique tentative de réhabilitation de ce qui les dépasse, adressée à une France souvent malentendant voire sourde, cette fascinante incohérence, non volontaire, tragique est plus touchante que les discours revendicatifs et fédérateurs.
Petit à petit, cette incohérence de fait, historique, acquise par le savoir émerge à la conscience : Nous étions dans une mauvaise histoire, et une mauvaise histoire, ça se termine mal. 
Dernière parole, définitive...



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Camille Aranyossy, le 21 juillet 2009 - article3662.html
« Paroles de pieds-noirs, l’histoire déchirée des Français d’Algérie », un film de Jean-Pierre Carlon, Editions Montparnasse, 190 minutes. Sortie juin 2009. 19,99 euros.
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