Cette version remaniée de l’Anthologie érotique de la censure arbore, sur sa quatrième de couverture, nombre d’avis critiques élogieux, dont la gamme va de l’instructif et de l’historiquement utile au fort amusant, en passant par un livre de combat (sic). Une palette de compliments significative de l’aspect hybride de l’ouvrage, qui ne tient pas autant à sa nature anthologique qu’à la démarche du compilateur. En effet, Bernard Joubert oscille continuellement, dans ses abondants commentaires, entre le militantisme contre toute censure, le parti pris de l’ironie et une sorte de pédanterie quasi académique. Selon les auteurs et les extraits (autrefois censurés) auxquels s’attachent ses explications, celles-ci paraissent tantôt intéressantes, tantôt incongrues jusqu’à l’effet d’humour involontaire. Et l’ensemble pose le problème presque inévitable pour ce genre d’ouvrage : si c’était conçu pour être lu d’une seule main (comme il convient à la collection dont il fait partie), pourquoi est-ce si chargé en prises de position tout autres qu’érotiques, propres à faire... s’assoupir le lecteur ? si c’était destiné à faire progresser l’étude des Lettres, pourquoi cela manque-t-il à ce point d’idées inédites, quand ça ne relève pas de l’enfonçage de portes ouvertes ?
Quant aux textes présentés, ils vont du pire au meilleur et vice versa, en dents de scie, comme du plus connu (qu’avait-on besoin de reproduire là "Les Bijoux" de Baudelaire ?) à ce qui ne mérite absolument pas de l’être, notamment les extraits de Premiers frissons, de Georges Roques, et du Satyre de la fée des poupées, d’un certain Oncle Henri. Parmi les choix bien appréciables, signalons les poèmes du malheureux Claude Le Petit (mis au bûcher en 1662), les morceaux du Courrier des auditeurs de François-Guillaume, et les graffiti recueillis par Ernest Ernest, qui ont en commun une cocasserie irrésistible.
Bizarrement, dans son intégralité, le corpus de textes censurables, que le compilateur dit n’avoir guère triés, offre des dominantes très nettes, qui prêtent à réfléchir plus qu’à se délecter : d’une part, le sadisme et le sordide, d’autre part, une sorte de morosité - si prononcées que plus on avance à travers l’ouvrage, plus on est porté à s’interroger sur les déficiences intérieures ayant pu fixer l’imagination de tant d’auteurs (et de lecteurs) sur un ordre d’idées somme toute affligeant, en matière d’audaces érotiques.
De fait, à part l’espiègle Claude Le Petit (tôt brûlé), La Fontaine et le bon vieux Béranger, il n’y a pas grand monde, dans l’histoire des Lettres censurées telle qu’on nous la présente ici, qui n’ait pas les fantasmes encore plus tristes que la fameuse "chair" mallarméenne. L’ayant noté, on se rappelle que ce sont les écrivains du XXe siècle qui constituent la plupart du volume, et à défaut d’oser compter sur ceux d’aujourd’hui pour renverser joyeusement la tendance, on se prend à regretter, paradoxalement, le XVIIe où l’on savait encore bien jouir et divertir son lecteur, quitte à risquer sa peau. Adressons, pour finir, cette suggestion aux futurs spécialistes de l’érotisme : entreprendre une étude sur le processus d’extinction de l’esprit rabelaisien dans la littérature française. Si jamais on mettait en évidence les causes du phénomène, peut-être retrouverait-on un ordre d’idées moins déprimant ?
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