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Pôle noir
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Alan Grant est tombé dans une trappe en poursuivant un bandit sur les toits. Depuis, immobilisé sur un lit d’hôpital, il connaît par cœur toute la topographie du plafond entrant dans son champ visuel. La lecture des livres que lui apportent amis et connaissances, le rebute. Marta pressent qu’il souffre « ...des morsures cuisantes de l’ennui  ». Connaissant sa passion pour l’étude des visages, elle lui apporte toute une collection de portraits de personnes pour lesquelles plane un mystère irrésolu soit comme criminel soit comme victime. Elle lui demande, à partir de ces visages, d’élucider ces énigmes historiques et l’aiguillonne en le lançant sur la cassette de Marie Stuart. Il se prend au jeu et donne de l’infortunée reine d’Ecosse un portrait bien peu révérencieux.
En feuilletant la série des images, il tombe sur un visage qui l’interpelle car il est le plus caractéristique de la galerie. Retournant la feuille, il découvre qu’il s’agit de Richard III, de sinistre renommée, dépeint par Shakespeare comme un monstre bossu, assassin, entre autres, de deux de ses jeunes neveux.
Tous ceux de son entourage, à qui il montre anonymement le portrait, en donnent une vision bien différente. Alan Grant n’aura de cesse de débusquer le personnage réel qui se cache derrière un regard et un visage aussi contrastés...

Il se lance dans l’étude de l’Histoire de cette période avec des livres scolaires, puis des ouvrages traitant de l’époque et du personnage. Il met en oeuvre ses méthodes d’enquêteur de Scotland Yard, aidé dans ses recherches par un jeune américain désoeuvré, qui se prend au jeu également.
« La vérité est la fille du temps » est un vieux proverbe que l’auteure place en exergue de son roman. Elle débute son roman avec une vision décapante de la littérature, « démolissant » en quelques pages un certain nombre de catégories d’écrivains faisant, dans leur genre, toujours le « même livre ». Elle conclut, paradoxalement, qu’il y a bien trop de livres édités. Puis, elle aborde l’Histoire avec un regard ironique, proposant une description éloignée des clichés et de l’habituelle « statufication » des grands hommes. Elle donne un éclairage réaliste sur les motivations des uns et des autres, sur les causes des conflits qui ont ravagé l’Angleterre, en particulier pendant la guerre des Deux-Roses.

Par le biais de l’enquête menée par son détective préféré, elle aborde la réalité des livres d’histoire, pointe le manque de sérieux des historiens, pour ne pas dire leur incompétence. Ceux-ci se bornent trop souvent à reprendre ce qui a déjà été écrit, se basent sur des témoignages de personnes qui n’ont pas été les témoins directs, quand ils ne reprennent pas de simples « ragots » sans fondements avérés. Je ne sais pas si les titres et les auteurs cités par Josephine Tey ont une réalité ou s’ils sont fictifs. Mais si ces livres existent, les rédacteurs en prennent pour leur grade. On comprend mieux les polémiques que ce roman a pu susciter lors de sa publication, car le monde des écrivains et des historiens prend une volée de bois vert sans langue de bois.
Peu à peu, le héros dégage, à travers les contradictions des textes, les impossibilités temporelles, un portrait de Richard III différent de celui de l’histoire et rétablit, sinon une réalité, du moins une vérité conforme aux faits. Cependant, en conclusion, la romancière sait mettre à l’actif de quelques auteurs leurs capacités à analyser des faits et à chercher dans les témoignages un fond de vérité.
Josephine Tey remet aussi en cause un certain nombre de mensonges historiques comme les prétendus martyrs du Convenant, le massacre de Boston ou Tonypandy, lorsqu’un petit incident est transformé en événement ou la légende en vérité historique.

Reste que ce livre est truculent. L’auteure fait preuve, tout au long de son récit, d’un humour décapant, dans les situations, avec les avanies d’Alan, et dans les dialogues qu’il peut avoir avec différents interlocuteurs. Elle dresse des portraits criants de vérité comme celui de Mrs. Turker, la femme de ménage de Grant ou Marta l’amie actrice de l’enquêteur. Toutefois, la lecture de ce roman n’est pas toujours facile lorsqu’on n’est pas versé dans l’histoire de l’Angleterre. Mais il y a tant d’humour, un goût si marqué pour une belle écriture et l’art du récit qu’ils emportent l’adhésion.
Ce livre, édité en 1951, sonne comme une mise au point, voire comme un règlement de comptes, face à un certain nombre de critiques dont l’auteur a pu souffrir lors de sa carrière d’écrivain que ce soit comme romancière ou comme dramaturge de théâtre.
La quatrième de couverture présente La fille du temps, comme l’une des enquêtes les plus originales de toute la littérature policière. Eh bien, c’est vrai ! Il n’y a pas tromperie !



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Serge Perraud, le 18 juin 2009 - article3637.html
Josephine Tey, La fille du temps, Editions 10/18, coll. " Grands Détectives", avril 2009, 224 p. - 7,00 €.
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