Fantaisies sculpturales
Les personnages de Reinhoud ne sont plus à présenter, nous avons tous en tête l’un d’eux : d’abord en mie de pain, puis surtout en cuivre repoussé ou en étain, découpé ou ciselé dans le laiton, rougeoyant des reflets cuivrés ou rutilant des éclats d’un mélange à base de plomb ; qu’ils soient grivois, irrespectueux voire menaçants ou carrément sinistres, ils portent tous en eux cette forme de clin d’œil à la vie qui s’inspire d’un curieux cocktail où se mélangent l’insecte, l’oiseau, la plante ou encore l’homo sapiens mal dégrossi... dans tous les cas ils signifient surtout que Cobra n’est pas mort ! Car, pareil au phénix de l’histoire, Cobra renaît sans cesse de ses cendres démontrant qu’il est bien l’UN des mouvements artistiques et poétiques de toute première importance qui évolue à son seul rythme et par son seul langage plastique fondé sur le jaillissement spontané des formes, l’explosion sauvage des lignes et des couleurs. Reinhoud fut très tôt adoubé par Cobra, à l’invitation de Pierre Alechinsky qui, déjà, avait tout compris de l’œuvre en devenir.

Mais qui sont-elles ces créatures venues d’autre part tout à la fois reconnaissables pourtant et si magnétiques, exerçant un pouvoir d’attraction phénoménal ? La fascination de l’inattendu et de l’improbable démontre l’humilité de l’artiste face à la nature car, reconnaît-il, il ne se lance jamais seul face à la page blanche : lorsqu’il débute un nouveau croquis - qui deviendra une sculpture - il s’entoure de papiers froissés, de déchets métalliques de ces précédentes découpes, de tout un fratras duquel jaillira l’inspiration. Oui, la nature ne naît pas de rien, tout comme l’œuvre sculpturale de Reinhoud puise dans l’obsession naturaliste qui le hante une alternative qui ne consiste pas à copier ni à modifier mais bien à créer tout contre cette nature si généreuse et amusante pour s’en aller vers des formes uniques comme ces oiseaux-plantes qui pourraient tout à fait être bien réels ...
Reinhoud d’Haese est né en Flandre orientale (Belgique), à Geraarsbergen, le 21 octobre 1928, et la vie le quitta à Paris, le 1er juillet 2007. Sa dépouille est ensevelie dans la presqu’île du Cotentin, à Morville, où depuis les années 1970, avec femme et enfants, il résidait dans une sorte d’atelier familial. Reinhoud, catalogue raisonné comprendra six volumes publiés par Gallimard, tous établis par Nicole d’Haese, son épouse. Les deux premiers tomes ont paru, l’un en 2003 préfacé par Pierre Hébey, l’autre en 2005 préfacé par François Nourissier. Le troisième - qui sera le premier volume posthume - sort en avril 2009 avec une préface de Pierre Alechinsky qui, après trente années de vie commune avec Le Genou dans la robe, qui monte la garde devant son atelier des Yvelines, sursaute parfois à la vue de cette silhouette tout en courbe de cuivre oxydé. Il lui répond d’un hochement de tête. Phantasme qui a pris une signification autrement impressionnante depuis que Rein n’est plus. La forte silhouette en ombre chinoise, semblait s’être mise à lui parler différemment, déjà, en 2005, quand son vieux camarade s’était fait hospitaliser.
Cet homme de cuivre est bien à part, qui évolue dans un grand théâtre métallique peuplé de malachite aux allures végétales ou d’émergences animales qui jouent l’éternelle comédie humaine. Ses sculptures mal polies gardent volontairement les cicatrices de leur genèse, des négatifs que leur géniteur a souhaité marquer comme témoins. Et la foule des petits grotesques façonnés depuis plus de quarante ans démontrent une prédilection incontestable pour le burlesque blasphématoire et pour les arguments percutants et irrévérencieux. Oui, Reinhoud ne recule devant rien, aucune forme caricaturale n’aura raison de son audace ; il ose tout ! Dictyopthère, mante cruelle et androphage, aboyeur, homuncule, céphalothoraxe, carpophore, mouflette, gastropode, scaliné ou chimère chevauchée par le vent ... sa fantaisie exubérante est sans limite. Mais l’humour est toujours là, parfois grinçant et paroxystique : il peint les relents vaguement tragiques qui ont accompagné la naissance de ces monstres joyeux qui nous invitent à l’insubordination. Comme si l’artiste, par ses métamorphoses et sa gestuelle faussement malhabile, par ses rictus hilares, stigmates d’un étonnement provoqué, nous avouait que toutes ses sculptures, en fait, n’étaient ses compagnons d’infortune dans l’exorcisme des profondes peurs qui nous habitent, et lui en tout premier ...
Nietzche disait qu’aucun artiste ne tolère le réel, or les synthèses extravagantes de Reinhoud, à l’absurde vitalité, luttent bel et bien entre la figure - fuyante - et l’informe, preuve qu’il recrée bien d’après le réel son imagerie dantesque et qu’il la fige dans l’espace. Aucune des apparitions provoquées par l’artiste n’a la sérénité assise et la certitude irrésistible du sphinx. Placées dans une position éternelle de solitude, de rivalité et de risque, elles se reposent rarement, se cachent, parfois, esquivent aussi, mais le plus souvent tentent d’intimider, étalant les panoplies dont la nature les a dotées et tout particulièrement les becs, bouches et gueules béantes, menaces symboliques du passage de la vie à la mort, comme naturalisées dans un grognement d’avertissement continuel.
Ce grand livre est une merveille, avec plus de cinq cents photographies l’œil ne cesse d’être en éveil et de jouir page après page de ces formes étonnantes, parfois mises en scène comme les séries de petits sujets en étain d’une quarantaine de centimètres de haut, présentés sur les plages à marée basse, De la famille, Serin ou Propos secrets ; ou sur la paroi d’une falaise (Le fantôme de Morville). Du pur bonheur.
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| Nicole d’Haese, Reinhoud - Catalogue raisonné des sculptures - Tome III (1982-1987)(préface de Pierre Alechinsky), 550 illustrations couleurs et N&B, relié sous couverture illustrée en couleur, 240x320, Gallimard, avril 2009, 312 p. - 75,00 €. |
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