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Avec la complicité de Dominique Bermann-Martin, la nièce d’André Lhote - qui classe les archives de l’artiste dont elle détient le droit moral - Bénédicte Giusti-Savelli nous offre, pour ce quatorzième volume de la Série Jean Paulhan, à lire quarante années de conversations épistolaires intimes tissées entre deux monstres sacrés, au faîte de leur maturité intellectuelle et artistique. Ils ne laisseront rien passer, ils ne s’accorderont aucun répit, ils ne pardonneront aucune faiblesse dans leur quête de l’expression juste. Mais qui sont-ils ?
Petit rappel pour les plus jeunes d’entre vous : Jean Paulhan est né le 2 décembre 1884 (on lui doit tout : la NRF, pour faire court, c’est lui !) ; et André Lhote, quant à lui, a vu le jour le 5 juillet 1885. Ces deux frères ennemis auraient fait connaissance en décembre 1919, grâce à monsieur Paul Éluard ; André Lhote peignant alors sur Les Animaux et leurs hommes. En cette année 1919, Paulhan devient le secrétaire du directeur de La Nouvelle Revue française, un certain Jacques Rivière (avant d’en prendre les rênes et de lui donner ses lettres de noblesse) ; il a déjà publié Les Hain-Tenys Merinas et une amitié naissante rapproche les deux hommes.
Lhote était lié à Rivière depuis 1907, tous deux originaires de Bordeaux. Rivière, et son beau-frère Henri Alain-Fournier ont joué un rôle fondamental dans la formation du jeune peintre autodidacte, l’initiant au monde littéraire et artistique. Si bien qu’à la suite d’une importante correspondance échangée entre les deux hommes, se dessine le talent de chroniqueur de Lhote qui, dès 1919, devient le critique d’art attitré de la NRF.
La rencontre et l’amitié d’André Lhote et de Jean Paulhan se font donc sous les auspices de Jacques Rivière ...

Quand Rivière décède en 1925, Gaston Gallimard devient alors le directeur de la NRF, et Paulhan le rédacteur en chef. Il se doit alors de continuer l’œuvre de Rivière mais surtout de donner l’impulsion définitive qui placera la NRF au firmament ; il n’a alors plus qu’une seule obsession : les échéances de publication, l’utilité ou l’inutilté de tel article, devant sans cesse faire le tri entre les différents collaborateurs et leurs états d’âme pour offrir au lecteur, chaque mois, un numéro cohérent.
Et, au lieu de le seconder, Lhote s’évertue avec un malin plaisir, comme un chat au milieu des souris, à réclamer à cor et à cri une place, voire à imposer son sujet avec véhémence. Lui l’homme chaleureux et spirituel s’enhardit dans l’habit du coquin pour, finalement, baisser la garde dès la moindre remarque amicale ...

C’est donc cette joute à fleurets à peine mouchetés que l’on dévore ici, en imaginant l’écriture à la graphie très lisible, ronde et régulière de Paulhan qui répond aux coups de griffes, aux lignes échevelées par la hâte ou l’exaspération de Lhote. On s’amusera aussi à deviner leurs voix, celle de ténor léger de Paulhan en opposition au volume chaud et rocailleux porté par un accent bien méridional du Bordelais ...
Lequel peint, enseigne à son académie ouverte, voyage, visite les expositions et parle, et écrit, comme si d’être autodidacte avait fait naître en lui un sentiment d’infériorité qu’il combat par l’explication quasi systématique, la chronique, le commentaire ... Il ne faut donc pas voir dans ses tableaux la mise en pratique des règles exposées dans ses textes car le tableau préexiste à l’écrit et, dit-il, les théories sont des points de repère, pris par l’artiste sur le chemin mystérieux que lui tracera son instinct.
Lhote est curieux de tout, et s’enflamme dès qu’il admire le travail d’un de ses pairs, à tel point parfois qu’il se rejette lui-même dans l’ombre. Mais quand il émet une critique, il n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde, ce qui lui a valu des inimitiés sans retour. C’est un homme libre qui va de l’écrit à la peinture dans les deux sens, sans aucune retenue ; et son besoin de communiquer trouve alors tout son sens dans son dialogue avec Paulhan le littérateur.

Lequel Paulhan affronte un quotidien difficile, tant dans sa vie personnelle (divorce) que dans son travail à la NRF. Mais il en reçoit les fruits et devient directeur le 1er janvier 1935, ce qui ne l’empêche pas d’assumer son engagement politique dans la commune de Châtenay-Malabry - comme plus tard ses activités de résistant.
Mais surtout, Paulhan est le médiateur privilégié de la vie littéraire : il correspond avec tous les acteurs fondamentaux de l’écrit. Il est accablé par la multiplicité des tâches qui lui incombent et qui retardent d’autant sa recherche sur les règles secrètes du langage ... Car là est, en réalité, tout le sens de la vie de Paulhan : cette quête incessante sur le mystère qui réside entre la pensée et sa formulation.

Puis survint la Seconde Guerre mondiale et la stupeur et le désarroi repeignent la couleur des lettres où il est soudain question - avant tout - d’amitié et du besoin impérieux de se donner des nouvelles, de se rassurer, de construire un cocon dans cette débâcle qui emporte tout sur son passage. Lhote se réfugie dans le Midi, Paulhan suit les déménagements des éditions et de la revue ...
C’est en 1943 qu’un fort clash va ébranler la correspondance des deux hommes : trois faits successifs vont mettre en péril leur amitié. Paulhan en vacances de la NRF envoie à Lhote le manuscrit de son Braque le patron, ce qui le pourfend : il est vexé de ne plus être l’initiateur dans ce qu’il considère comme son domaine. Sa réponse est réservée et contraste avec les éloges passés qu’il faisait de Braque. Puis c’est la préface de Paulhan écrite pour l’exposition Fautrier et enfin la découverte de Dubuffet à laquelle il associe Lhote trop tardivement, le déchoyant définitivement de son rôle de découvreur - ce qui va mettre le feu aux poudres.

Mais, plus que les artifices de façade et les mots doux, ce qui a uni ces deux épistoliers légendaires, c’est bien leurs recherches sur l’appréhension du langage plastique. En quarante ans et quelque 632 lettres référencées, voici à portée de main deux êtres au destin hors norme qui lèvent un voile sur leurs secrets.
À ne pas rater.

NB - Le tome II des Œuvres complètes de Jean Paulhan vient de paraître dans la collection Blanche, chez Gallimard.



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François Xavier, le 9 juin 2009 - article3625.html
Jean Paulhan & André Lhote, Correspondance 1919-1961 (édition établie et annotée par Dominique Bermann-Martin et Bénédicte Giusti-Savelli - illustrations n&b d’André Lhote), Gallimard coll. "Les cahiers de la NRF", avril 2009, 670 p. - 26,50 €.
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