Il y avait samedi dernier à Ottignies un ciel bleu franc et un soleil sans voile - une atmosphère estivale avant l’heure, une douceur à peine ventée qui incitait à la gaité autant qu’à se vêtir d’étoffes légères. La couleur du temps seyait aux circonstances puisque ce 30 mai était le jour choisi pour remettre le 18e prix Renaissance de la Nouvelle. La noirceur et la morosité pourtant ont eu leur place - noirceur ambiante de l’œuvre récompensée, morosité dans les coulisses de l’organisation du prix. Mais cette dernière n’a pas eu le dernier mot. Quant à la noirceur du recueil, elle vaut qualité puisque c’est elle qui, ajoutée à la forte personnalité stylistique du recueil, a permis à celui-ci d’être distingué parmi les quelque trente-cinq livres reçus par les jurés.
Le discours d’ouverture fut prononcé, comme de coutume, par l’échevin à la Culture - cette année Benoît Jacob, nouvellement entré en fonction. De manière fort classique il commença par dresser un bel éloge de la nouvelle, forme courte qui doit en quelques pages attirer, séduire, surprendre le lecteur et qui, à l’instar du conte ou de la fable, semble être écrite, comme l’a affirmé l’écrivain André Gide, pour être lue d’un coup en une fois. Puis il rendit un chaleureux hommage aux fondateurs du prix ainsi qu’aux jurés, tous écrivains de talent, dont la variété d’inspiration et de style a toujours reflété, depuis la création du prix, la diversité du "paysage nouvelliste francophone". Benoît Jacob clôtura son allocution en évoquant le projet d’organiser l’an prochain un concours d’écriture de nouvelles ouvert aux élèves de l’enseignement secondaire et scolarisés dans l’entité Ottignies-Louvain-la-Neuve, dont le résultat serait proclamé en parallèle à la remise du prix Renaissance de la Nouvelle. Cette initiative, outre qu’elle permettrait de stimuler la créativité des enfants et de développer leur sensibilité littéraire, aurait pour avantage de révéler de tout jeunes talents....
Le président du jury, Michel Lambert, enchaîna aussitôt. Son intervention s’ouvrit hélas sur ces problèmes budgétaires récurrents qui, en 2009, furent plus aigus que jamais - au point qu’il en vint à craindre de ne pouvoir décerner le prix... La liste des partenaires qui soutiennent la manifestation s’est en effet encore amenuisée cette année, et la dix-huitième édition, expliqua-t-il, n’a dû son salut qu’à un de ces miracles que l’on espère toujours mais qui se réalisent rarement : alors que tout semblait compromis, un généreux donateur a offert les fonds nécessaires pour que le budget puisse être bouclé. Cet homme providentiel ayant souhaité garder l’anonymat, son nom ne sera pas révélé - nous apprendrons toutefois qu’il appartient au monde des écrivains, et qu’il n’a rien d’un grand financier ni d’un rentier... Pour vif qu’il soit, le soulagement n’est que temporaire ; les menaces sur l’avenir demeurent pesantes et, malgré un palmarès prestigieux, malgré la réputation d’exigence, de sérieux, d’honnêteté que le prix franco-belge a su se tailler au fil des années, il n’est pas sûr qu’il atteigne son vingtième anniversaire. Ce serait un désastre : la nouvelle francophone perdrait ainsi l’un de ses plus remarquables soutiens - ô combien indispensable quand on sait la frilosité qu’ont à l’égard de la nouvelle certains éditeurs... et de nombreux lecteurs.
Vint le moment des bilans - dix-huit ans, c’est à la fois une belle aventure intellectuelle pour les jurés, et un sacré travail, accompli de manière absolument bénévole : à raison d’une trentaine de recueils en moyenne reçus chaque année, cela représente plus de cinq cents livres lus, auscultés, scrutés au fond des mots avec une rigueur marquée au sceau de l’ouverture d’esprit et de la curiosité conduisant tantôt à récompenser l’ouvrage d’un écrivain confirmé tantôt à distinguer un premier recueil - qui parfois était même la première œuvre publiée par l’auteur. Cette année l’attribution du prix tient à la fois de la consécration puisque le lauréat, Philippe Adam, a déjà à son actif plusieurs publications, et de la révélation car il n’est pas de ces écrivains constamment mis en lumière par les médias ni de ceux dont le style est des plus accessibles. Parmi les livres sélectionnés en 2009, les choix des jurés se sont paraît-il très vite fixés sur trois ou quatre titres d’où se détacha in fine, sans qu’il y ait grand débat, Ton petit manège, publié aux éditions Verticales en février 2008.
Pus qu’un recueil de nouvelles c’est un ton que l’on a voulu distinguer, précisa Michel Lambert. C’est-à-dire un certain cynisme - qu’Oscar Wilde définit comme une faculté de voir les choses comme elles sont et non comme elles devraient être - et une indéniable noirceur. Tout au long de ces 125 pages on ne croise que malades en phase terminale, vieillards à deux pas de la tombe, pauvres hères en rupture affectés de monstruosités d’âme ou de corps. Dans cette atmosphère de catastrophe généralisée, il arrive néanmoins qu’une irrésistible envie de rire surgisse. Mais cela ne relève ni de la gaité ni de l’optimisme - c’est un rire qui grince, crisse, et obscurcit encore le noir.
Il est vrai qu’avec un recueil résolument moderne et ancré dans les préoccupations d’aujourd’hui (M. Lambert), il était peut-être difficile de n’être pas noir ni cynique... Ce n’est pourtant pas le sujet ni le thème qui "tonalise" les textes : en réponse à Michel Lambert qui lui demandait où cette tonalité si particulière dont il venait de souligner les caractéristiques avait sa source, l’auteur expliqua qu’en général c’était le ton de la première phrase qui allait porter le reste - une "première phrase" adoptée parce qu’elle "sonne bien" et à partir de laquelle il va pouvoir amorcer l’écriture.
Le public qui ne connaissait pas encore le livre primé eut tout loisir d’en apprécier la singularité de climat lors de la traditionnelle lecture - assurée par Philippe Adam, qui avait souhaité lire lui-même ses textes. L’on entendit d’abord "La salle d’attente", puis "Tout va bien" - deux nouvelles courtes, une page pour la première, une demie pour la seconde - à la suite de quoi les jurés interrogèrent chacun à leur tour le lauréat.
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