Si vous êtes comme moi, raide dingue de peinture, il vous arrive sans doute, une fois l’émotion passée, les larmes séchées, la crampe estompée après des heures de contemplation, de vous poser quelques questions. Même si elle paraît souvent absconse, et à juste titre, la peinture demande parfois, non à uniquement s’expliquer, mais à converser, à s’étendre sur quelques détails, informations qu’il n’est pas toujours inutile de connaître. Aussi, certains livres, qu’ils soient d’histoire de l’art ou portés vers le désir de partager, méritent notre attention. Et en voici un qui sort du lot, ni trop pompier ni trop branché : érudit mais jamais snob, ludique mais jamais vulgaire, cette analyse nous emporte dans l’approche du paysage que les plus grands peintres ont tenté de nous rapporter, d’immortaliser pour les siècles des siècles ...
Mais commençons par le commencement. Donc vous êtes comme moi, raide de peinture et il vous arrive de passer des heures à contempler des toiles. Contempler. Justement, le mot est lâché. Ouvrons le dictionnaire de Furetière : attacher son esprit, ou sa vue, pour méditer sur quelque objet, pour le regarder attentivement. Alors, dans la contemplation, le temps et l’action sont virtuels ; très certainement riches de tous les possibles puisque intériorisés, mais sans déplacement. Qu’à cela ne tienne, nous nous mouvrons au fil des époques, bien campés dans notre canapé grâce au livre d’Alain Mérot. Pourquoi pas ? En plus de quatre cents pages et quatre-vingt-douze illustrations nous balayerons l’essentiel des paysages peints dans l’Occident moderne. Que demander de mieux ?
La première fois que le mot landscap (paysage) est apparu, il semble que cela se soit passé en Hollande : on le trouve sur un contrat de 1485 pour un retable de l’église St Bavon, à Haarlem. Mais le point culminant de la représentation réaliste se situe au XIXe siècle, en France. C’est l’École de Barbizon et l’impressionnisme qui auraient libéré le paysage de tout présupposé, qu’il soit idéologique ou rhétorique. Doit-on y voir le signe d’une victoire de la vérité de la nature sur l’artifice du discours ?
Ce raccourci est désormais remis en cause : la France n’est pas le seul vivier de peintres ayant pris cette direction artistique, de même la notion de paysage dit libéré de l’histoire du sujet est loin de faire l’unanimité. En effet, une clairière de Courbet ou une falaise de Monet n’ont pas grand-chose en commun avec les compositions de Poussin ou de Claude Lorrain. Et même si l’on se rapproche de la toile et que l’on scrute un Monet voire un Pissaro, il faut reconnaître que histoire et paysage sont encore très liés ... Car le véritable changement, nous dit Alain Mérot, concerna la manière de voir et de rendre la nature. Malgré les tentatives héroïques de Cézanne et de certains de ses héritiers, le paysage s’est trouvé avec l’impressionnisme menacé de dissolution dans la sensation fugace.
Il fallait donc faire un choix, et Mérot va orienter sa réflexion sur trois siècles, de 1500 à 1800 en se posant deux questions fondamentales : comment le paysage que nous appelons encore classique s’est-il constitué ? quels furent son développement et son déclin dans la culture de l’Europe occidentale à l’époque moderne ?
Si la période peut vous paraître courte, elle est néanmoins essentielle, centrale, car elle ouvre à la compréhension de ce qui est venu avant comme de ce qui viendra après. Elle offre aussi la possibilité d’esquisser des comparaisons avec d’autres modèles sans pour autant apparaître comme une simple parenthèse dans l’histoire universelle de l’art ...
Le sujet est si vaste, l’apport des pays du Nord n’est pas à ignorer et il faut aller au-delà des multiples études faites sur Poussin, Rubens ou Rembrandt et s’intéresser aux paysagistes oubliés des historiens ...
Ainsi, dès le XVIIe siècle, le paysage naturel est officiellement présenté par les dictionnaires comme un ensemble cohérent par rapport à un sujet qui le regarde. Ouvrons derechef le Furetière qui nous disait, en 1690, que le paysage est l’aspect d’un pays, le territoire qui s’étend jusqu’où la vue peut porter. Déjà plus en phase avec ce que l’on a réellement sous les yeux car qui dit paysage dit vision d’un ensemble selon un postulat imposé, un "point de vue", en général élevé. C’est la signature du Weltlandschaft des peintres du Nord : une sorte de maquette du monde destinée à un cabinet. Mais le point de vue peut aussi vouloir affirmer un dessein particulier afin de donner au paysage la fonction d’aider à comprendre et à s’approprier le monde ...
Ainsi, l’origine géographique du peintre détermine aussi une sorte de politique de la peinture ; par exemple, la façon dont les artistes des Pays-Bas ont compris et réalisé leur paysage fut très différente de celle des Italiens. Mais il ne faut pas tomber dans l’opposition frontale, car chacun portait en lui ses stéréotypes ...
L’art du paysage ne va donc pas de soi : il dépend étroitement des circonstances culturelles et d’une certaine forme de civilisation. Il est d’ailleurs amusant de voir que seulement deux civilisations l’ont développé : la chinoise et l’européenne.
Grâce à ce livre, on distinguera - derrière les créations des paysagistes - trois types de discours complémentaires. En premier la description, qui tente une approche précise et détaillée de la nature (en orientant le paysage peint vers un plus grand souci de vraisemblance) ; puis le théâtre, qui est plus une mise en espace qu’une action dramatique (avec l’exemple de la scénographie qui a aidé le paysage à trouver son cadre et à fixer le déroulement du temps) ; enfin la poésie (de l’églogue à l’élégie ou à l’épopée) sans laquelle le paysage serait inabouti.
Voici donc tout un voyage à découvrir grâce à cet ouvrage qui vous emmènera à la rencontre des différents genres qui étayèrent les représentations picturales des paysages.
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