Femmes, Luxure et Eros au temps de la Belle Epoque
Qui est Valentine de Saint-Point ? (1). Cette femme qui fut l’une des icônes érotiques les plus appréciées de la Belle Epoque (1870/1914). Celle qui exaltait la Luxure et l’Erotisme et défendait une conception virile des femmes. Cette arrière petite nièce du poète Lamartine (1790/1869), surnommée « fille d’Hélios » (fille du soleil), « fille d’Eros », qui a mené une vie littéraire et artistique intense mais très rarement citée dans les livres d’histoire littéraire contemporaine.
Qui connaît cette artiste aux talents multiples ? Cette poétesse, romancière, journaliste, conférencière, théoricienne de la danse et du théâtre, à l’âme irrésistiblement charmeuse qui laissait éclater son imagination dans le tourbillon de ses passions et de ses émotions. Cette femme hors du commun dont l’objectif visait à libérer le sexe féminin du carcan des traditions et des religions et n’hésitait pas à transgresser les frontières des préjugés et des croyances les plus conventionnelles. Cette « Muse pourpre » qui avait beaucoup de courage, du caractère, de la distinction et par dessus tout le sens de l’anti-conformisme. Cette créature de l’audace au charme fou qui ne laissait aucun homme indifférent et qui a servi de modèle à A. Rodin qui disait d’elle tendrement qu’elle était « la déesse de chair pour [son] inspiration de marbre ».
Amnésie collective ! Pourtant, à la Belle Epoque , Valentine de Saint- Point était une figure littéraire connue et reconnue qui a publié un grand nombre d’écrits explorant ainsi différents genres, styles et modes d’expression, en l’occurrence des recueils de poèmes, des romans, des écrits théoriques, des essais et des manifestes qui mettent en lumière des idées originales exprimées par le truchement d’une écriture libre et virulente d’où se dégage une conception de la vie des plus étonnantes car inhabituelle et qui pourtant mérite attention et reconnaissance.
De tous les écrits de cette femme de lettres, Le Manifeste de la Femme Futuriste est le seul texte disponible dans les librairies car réédité en 2005 par les Editions les Mille et Une Nuits. Dans ce livre de poche de 80 pages qui prône le Futurisme, mouvement artistique et littéraire du début du 19ème siècle, elle met en exergue sa conception de la Luxure, de l’Amour, du théâtre et de la « Métachorie », « une forme de danse corporelle ». Quelles sont les idées préconisées à travers Le Manifeste de la Femme Futuriste par cette « poétesse de l’Orgueil et du désir », cette « utopiste sensible » et dont la littérature « est avant tout une littérature de défi » ? (V. Richard de la Fuente ).
Juin 1912. Salle Gaveau dans le 8ème arrondissement de Paris. Devant un parterre d’hommes et de femmes venus nourrir leur esprit, Valentine de Saint-Point donne lecture publique de son Manifeste de la Femme Futuriste qui se veut une réaction à la conception misogyne du chef de file du mouvement futuriste, Filippo Tommaso Marinette (1876/1944) qui, dans le premier manifeste futuriste publié à la Une du Figaro le 20 janvier 1909 déclare : Nous voulons glorifier la guerre, seule hygiène du monde, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent et le mépris de la femme. Et Valentine de Saint-Point de répondre : L’Humanité est médiocre. La majorité des femmes n’est ni supérieure ni inférieure à la majorité des hommes. Toutes deux sont égales. Toutes deux méritent le même mépris.
A travers cette assertion, Valentine de Saint-Point part du postulat que les hommes et les femmes sont égaux et qu’ils/elles partagent une caractéristique commune : le mépris. A la lumière de cette approche, il apparaît que la conception féminine de l’auteure se distingue totalement de celles préconisées par les mouvements féminins de l’époque. D’une part, les « dualistes » qui soulignaient les différences biologiques entre les hommes et les femmes et valorisaient la fonction maternelle du sexe féminin. Et d’autre part, les « féministes » qui revendiquaient l’égalité des sexes. Car pour Valentine de Saint- Point, le féminisme était une erreur politique et cérébrale de la femme, erreur que reconnaîtra son instinct puisque selon son entendement, ce mouvement visait essentiellement à extraire le sexe féminin du déterminisme biologique : Il ne faut donner à la femme aucun des droits réclamés par les féministes. Les lui accorder n’amènerait aucun des désordres souhaités par les Futuristes, mais au contraire, un excès d’ordre, écrit-elle.
Et s’il est « absurde de diviser l’humanité en femmes et en hommes », c’est pour défendre l’idée de la présence du féminin dans le masculin et vice-versa et souligner ainsi l’existence d’une dimension bisexuelle chez les deux sexes. L’objectif étant de mettre en exergue l’idée « d’une fatalité féminine primordiale » et ainsi une conception virile des femmes en revendiquant un retour à la nature instinctive : Elle [l’humanité] n’est composée que de féminité et de masculinité. Tout surhomme, tout héros, si épique soit-il, tout génie, si puissant soit-il, n’est l’expression prodigieuse d’une race et d’une époque que parce qu’il est composé à la fois d’éléments féminins et d’éléments masculins, de féminité et de masculinité : c’est-à-dire qu’il est un être complet ... Un individu exclusivement viril n’est qu’une brute ; un individu exclusivement féminin n’est qu’une femelle.
La figure féminine qui se dégage des écrits de Valentine de Saint- Point qui soutient l’idée d’une féminité originelle renvoie à l’image d’une « superfemme » qui serait fidèle à sa vraie nature animale. Une femme virile, brute, injuste, cruelle, violente, à l’image du modèle masculin dont les fonctions guerrière et dominatrice sont exaltées à l’extrême. Le modèle d’une « femme nouvelle » qui ressemblerait aux guerrières qui combattent plus férocement que les mâles... Les Erynnies, les Amazones, Les Sémiramis, les Jeanne d’Arc, Les Jeanne Hachette, les Judith et les Charlotte Corday, les Cléopâtre et les Messaline... Par instinct, la femme n’est pas sage, n’est pas bonne, n’est pas pacifiste... ». Ce qui manque le plus aux femmes..., c’est la virilité, écrit-elle.
Puis elle poursuit, Femmes, trop longtemps dévoyées dans les morales et les préjugés, retournez à votre sublime instinct, à la violence, à la cruauté... « C’est la brute qu’il faut proposer comme modèle ». Et pour redonner quelque virilité à nos races engourdies dans la féminité, il faut les entraîner à la virilité jusqu’à la brutalité, exhorte-t-elle, glorifiant à l’extrême la Luxure, le Désir et l’Erotisme tout en faisant du sentimentalisme un défaut voire une entrave à l’épanouissement des femmes et de l’humanité par extension.
Il faut dépouiller la luxure de tous les voiles sentimentaux qui la déforment, ose-t-elle écrire. Puis tout en tournant au ridicule ces femmes bestialement amoureuses qui, du désir, épuisent jusqu’à la force de se renouveler, elle incite à cesser « de bafouer le Désir » et à détruire « les sinistres guenilles romantiques... » « Il faut faire de la Luxure une œuvre d’art ». Car pas plus que l’orgueil, la luxure n’est un péché capital. C’est l’expression d’un être projeté au-delà de lui-même ; c’est la joie douloureuse d’une chair accomplie, la douleur joyeuse d’une éclosion... C’est la recherche charnelle de l’inconnu...C’est le geste de créer et c’est la création...C’est une force... . Et si l’art et la guerre sont les grandes manifestations de la sensualité, la luxure -ne peut être que- leur fleur.
Ainsi, à la lumière de tous ces éléments, la conception de Valentine de Saint-Point met en évidence plusieurs aspects. La valorisation de l’Eros comme partie intégrante de la nature féminine et un moyen d’émancipation et d’affirmation. L’exaltation du désir charnel. Et la reconnaissance du Désir, de l’Amour et de la Luxure comme des forces libératrices, transcendantes et sources de renouvellement.
En effet, Valentine de Saint-Point est bien une figure particulière qui se distingue des modèles dominants de la Belle Epoque. Car cette femme hors du commun pour qui la société ne se divisait pas entre masculin et féminin mais plutôt entre forts et faibles voulait principalement inciter les femmes à être du côté des forts, à être créatrices de leurs propres valeurs, à dynamiser leurs énergies et à développer leurs propres facultés. Et de son point de vue, cette force ne pouvait être atteinte que si les femmes avaient rompu avec le sentimentalisme et reconnu la valeur de la luxure qui elle seule pouvait les élever au stade de l’héroïsme.
Et Véronique Richard de la Fuente d’affirmer que par ses attitudes, ses déclarations, Valentine entretenait le mythe de la femme altière, complexe, provocatrice. Elle revendiquait pleinement son sexe. En tant que femme nouvelle , elle souhaitait se montrer dans le rôle d’un être indépendant, épanoui, créatif, auto-suffisant...
Nadia Agssous
NB -
Pour aller plus loin :
- Véronique Richard de la Fuente , Valentine de Saint Point, une poétesse dans l’avant-garde Futuriste et méditerranéiste, Édition des Albères, 2003.
- voir ce site
1 - Anna Jeanne Valentine Marianne Desglans de Cessiat-Vercell est née à Lyon, le 16 février 1875. Elle décède au Caire (Egypte), à l’âge de 78 ans, dans une cave, dans la pauvreté la plus extrême. Son corps repose dans un cimetière cairote.
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