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Chronique d’une transition annoncée

Cela avait été dit l’an passé, lors de ce même rituel de la présentation de saison : en 2010 Stéphane Braunschweig allait succéder à Alain Françon au poste de directeur du théâtre de la Colline et, à ce titre, aurait l’entière responsabilité de la saison 09-10. Déjà l’on avait souligné que la transition s’opérait dans des conditions optimales : d’abord parce que cette succession répond à un souhait commun - les deux hommes s’apprécient depuis longtemps et sont liés par une authentique amitié - ensuite parce que le ministère de tutelle a communiqué sa décision suffisamment tôt pour que Stéphane Braunschweig puisse clore son contrat au TNS et préparer son arrivée à la Colline sans précipitation. Le nouveau directeur sera en terrain connu puisqu’il a présenté plusieurs spectacles dans ce théâtre - je me souviens pour ma part de L’Enfant rêve et des Trois sœurs - et figurait l’an dernier parmi les "artistes associés". Il dira d’ailleurs se sentir un peu chez lui avant même de s’installer tout à fait dans la place, en rappelant que dès son entrée en fonction voici douze ans Alain Françon avait inscrit à l’affiche un de ses spectacles et que, par la suite, il avait été régulièrement invité.

Cela laisse augurer une certaine continuité - de fait, Stéphane Braunschweig annoncera qu’il entend poursuivre ce qu’avait initié son prédécesseur, à savoir l’ouverture de la programmation, avant lui centrée sur les seuls auteurs vivants, aux précurseurs du théâtre moderne tels Tchekhov et Ibsen. À cette nuance près toutefois qu’il souhaite, aussi, favoriser l’émergence de nouvelles écritures scéniques - en d’autres termes, son intérêt pour l’extrême contemporanéité va à une création théâtrale [...] qui comprenne à la fois le texte et la mise en scène. À l’appui de cette ambition il prévoit d’une part de s’entourer d’un groupe de réflexion chargé d’examiner ce que proposent aujourd’hui les jeunes artistes, groupe accompagné de trois lecteurs permanents qui, eux, auront pour mission de lire tous les textes adressés au théâtre et de repérer parmi eux ceux qui paraissent les plus novateurs - ou les plus importants quant aux questions qu’ils soulèvent. Il recrutera d’autre part, à chaque saison et pour la durée de celle-ci, un stagiaire-metteur en scène et un stagiaire-dramaturge. Cette politique de détection des talents et de formation, des plus dynamiques, va de pair avec la poursuite des initiatives pédagogiques instituées en faveur des publics scolaire et estudiantin.

En regard de cette continuité nombre de changements sont à noter. D’abord une nouvelle identité graphique qui claque à l’œil : sur un fond blanc, comme un absolu de lumière, se détachent des caractères jaunes et rouges, géométriques et segmentés, évoquant des assemblages de briques - symbole, sans doute, de construction à partir de choix nouveaux. Et une nouvelle dénomination : l’on ne dira plus "théâtre national de la Colline" mais, plus simplement, "La Colline". Cette simplification onomastique - qui ne signifie nullement qu’est escamoté ou amoindri le caractère "national" du théâtre, il importe de le souligner - est certes commode mais elle me paraît aussi se lester d’une connotation révolutionnaire : dire "La Colline", c’est en même temps se référer à une éminence d’où l’on observe ce qui agite le monde et les répercussions de ce chaos dans l’univers dramatique, et à un poing levé avec lequel on proteste contre les laminages idéologiques en espérant s’en protéger.

Si la brochure montre des couleurs solaires, la scène du Grand Théâtre en revanche est restée noire pour accueillir la présentation de saison. Le décor n’est cependant plus tout à fait le même : devant la paroi sombre qui ferme la scène à l’arrière, la longue table recouverte d’une nappe noire, ponctuée d’un alignement de micros jouxtés de bouteilles d’eau et de cartons nominatifs a cédé la place à deux tables basses où l’on a disposé en éventail quelques brochures et deux micros. Derrière elles en arc de cercle se tiennent des sièges de bureau à l’aspect confortable - l’atmosphère semble être à l’aimable causerie...

Phase transitoire oblige, la soirée s’est déroulée en deux temps. Il y eut d’abord, seuls en scène, Alain Françon et Stéphane Braunschweig. Le premier, manifestement ému et soucieux de ne pas trop le montrer, ne fut guère bavard ; il n’évoqua pas le passé, mentionna tout juste la future publication d’un livre de souvenirs retraçant les douze saisons qu’il a passées à la direction de la Colline1 et consacra la plus grande part de sa courte intervention à remercier le personnel du théâtre ainsi que le public pour sa fidélité. Autant Alain Françon était peu loquace lors des présentations de saison et donnait le sentiment, en glissant dans ses discours "je ne sais pas vraiment pourquoi..." ou "les choses sont arrivées comme ça...", que les programmations, résultats de confluences impromptues, se mettaient en place un peu à son insu, autant son successeur exprima avec insistance des intentions très marquées encadrées par un projet mûrement pensé dont les grandes orientations seront sensibles dès la rentrée et se creuseront en s’affinant au cours des saisons à venir.

Dans la continuité générale, des innovations majeures sont à remarquer : la programmation saisonnière sera désormais établie en fonction d’une problématique - "problématique" plutôt que "thème" parce qu’il s’agit de soulever des questions, de s’interroger en profondeur - qui liera entre eux un certain nombre de spectacles et aura des prolongements dans des lectures, des conférences ou des rencontres ; à chaque saison un metteur en scène étranger sera invité à monter une pièce avec des acteurs français tandis que sera proposé au public français de découvrir son travail dans sa propre langue. Enfin, du côté des publications, la revue OutreScène, toujours sous la responsabilité éditoriale d’Anne-Françoise Benhamou, deviendra dès 2010 la revue de La Colline à raison de deux livraisons annuelles et remplacera les Lexitextes. En outre une collection de Cahiers-programmes sera créée : à l’occasion de chaque spectacle sera édité un fascicule d’une trentaine de pages où le spectateur curieux trouvera un ensemble textuel et iconographique développé à l’entour de la pièce qu’il va voir. À ces initiatives il convient d’ajouter que Stéphane Braunschweig espère pouvoir éditer une collection de DVD des grandes productions de la Colline qui s’enrichira de trois ou quatre spectacles par an.
Ces propositions sont décidément alléchantes, riches - et courageuses car plutôt risquées à l’heure où les moyens alloués au théâtre public sont plus que jamais limités.

Il y eut à la charnière de la soirée un froissement intempestif dont je ne dirai rien car ce serait accorder trop de publicité à des fauteuses de trouble dont l’intervention, pour peu perturbante qu’elle ait finalement été, n’est pas de nature à mériter que l’on s’y arrête, fût-ce pour s’en indigner. D’ailleurs, Stéphane Braunschweig et ses invités se bornèrent à attendre patiemment que l’incident s’achève en souriant discrètement - soit par indulgence moqueuse, soit parce qu’ils trouvaient cela réellement drôle, au fond qui sait ? À peine lâchèrent-ils ensuite de temps à autre une brève allusion ironique au petit imprévu... La soirée prit ensuite le rythme auquel on était habitué : en suivant l’ordre chronologique de la programmation chaque metteur en scène prit la parole à tour de rôle - à l’exception de Michael Thalheimer, absent, dont les deux pièces furent présentées par Stéphane Braunschweig. Le détail du programme est à découvrir par ici - ou bien sur le site de la Colline, actuellement en cours de refonte. Ses ressources ne seront pleinement disponibles qu’à la rentrée mais ce que l’on aperçoit de son aspect graphique et de la manière dont il faudra jouer de la souris pour y naviguer est d’ores et déjà fort avenant...

J’ai quitté la salle frappée par l’austérité des propos tenus... Il ne fut guère question de plaisir - celui de jouer, de mettre en scène, ou d’aller au théâtre - et l’on parla surtout de pédagogie, de réflexion, de débats, de regard analytique sur l’univers actuel. L’on était bien sûr accoutumé à ce que soit banni des programmes ce qui pouvait relever du divertissement gratuit ; mais il me semble que l’affiche de cette prochaine saison, cimentée par la "problématique" de l’héroïsme et de la radicalité, pousse plus loin que les années précédentes son ambition de dessillement et d’éducation des consciences.
À travers cette première programmation et ce qui est annoncé pour l’avenir, l’on sent se durcir une orientation combattante contre l’uniformisation rampante et les diverses coercitions exercées par le pouvoir en même temps que s’affirme la volonté pédagogique. À la Colline, la scène de théâtre semble envisagée d’abord comme un lieu de lutte et de résistance - pourtant le mot "rêve" a bien été prononcé et "imaginaire" fleurit souvent dans l’avant-propos qui ouvre la brochure... 

Mais en écoutant les déclarations du nouveau directeur, en mesurant combien son projet est militant, il est évident qu’on ne "rêve" pas, au contraire : on prend le réel à bras-le-corps, on reçoit en pleine face ses violences, ses failles et ses abîmes... Ce qui est bien la condition sine qua non pour pouvoir amorcer quelque réflexion que ce soit : n’oublions pas en effet que, si "rêver", en ce monde où l’on n’exige de l’individu que rentabilité et compétitivité - insupportables diktats marchands qui font obstacle à l’accomplissement intellectuel de l’homme - est déjà un acte de résistance, il ne se suffit pas à lui-même et reste l’amorce, l’amorce seulement, de tout éveil.
Cet éveil vers lequel, justement, Stéphane Braunschweig et ses invités entendent amener le public le plus large, à la manière et avec le plaisir spécifiques du théâtre.

Lire ici une interview que Stéphane Braunschweig a accordée au journal Le Monde, dans laquelle il expose sans ambages la gravité de la situation des théâtres nationaux et va jusqu’à envisager de ne pas rester à la Colline si on ne lui donne pas les moyens minimaux de construire une seconde saison...

1 - Alain Françon et David Tuaillon, Quittez le théâtre affamés de changement !, Biro éditeur, 224 p.
Le livre sera vendu en librairie à partir de septembre au prix de 35,00 €. Mais les spectateurs de la Colline peuvent d’ores et déjà le commander par souscription au tarif préférentiel de 25,00 €. Pour l’obtenir il suffit d’envoyer un chèque libellé à l’ordre du Théâtre national de la Colline avec vos coordonnées à l’adresse suivante (si vous souhaitez le recevoir chez vous, merci d’ajouter 4,00 € de frais de port) :
Théâtre national de la Colline
15, rue Malte-Brun
75020 PARIS



Il y a 10819 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 18 mai 2009 - article3601.html
Saison 2009-2010 présentée le lundi 11 mai 2009 dans le Grand Théâtre.
Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun - 75980 Paris cedex 20.
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