C’est parce qu’il doit régler une affaire d’héritage, à Paris, que François-Xavier, dit Franx, a quitté le Feu de Dieu qu’il a aménagé avec quelques familles, dans la région de Brive. C’est une « arche » conçue et adaptée pour une survie aux cataclysmes annoncés tant par les Mayas, les Hopi, que saint Jean...
Il est sur les quais de la Seine, attendant que s’ouvre l’étude notariale, quand Zoé, sa fille de douze ans, l’appelle sur son téléphone portable. Elle lui annonce que les Jeanneret, le dernier couple, vient de partir et qu’elle n’a plus de copine. La batterie, mal chargée, met fin rapidement à la communication. Mais ce qu’il a appris n’enchante guère Franx. Dans la maison fortifiée, au cœur du Périgord Noir, Alice et les deux enfants sont seuls avec Jim ...un parasite.
Sur le quai, la situation se dégrade avec l’arrivée d’un énorme nuage noir qui envahit le ciel par l’ouest. Des secousses, des vents violents et la Seine se vide de son eau. Franx veut rejoindre au plus vite la gare d’Austerlitz mais il est happé par une pente. Au Feu de Dieu, Alice, qui a vu son couple avec Franx s’éroder au cours des années, s’est donnée à Jim. Elle commence, toutefois, à regretter son acte, n’ayant pas trouvé ce qu’elle attendait chez son partenaire. Mais, elle a acquis la certitude que c’est un prédateur, un être qui ne sait qu’accaparer. Dès la catastrophe, elle a mis en place les règles de survie édictées par Franx. Celles-ci exaspèrent Jim, son attitude et ses exigences deviennent insupportables. Si Alice ne veut pas l’affronter, Zoé et Théo ne s’en privent pas, au mépris de toute prudence. Surtout pour Zoé, qui du haut de ses douze ans éveille la concupiscence dans les yeux du prédateur.
Franx, toutefois, a pu se sortir de sa position et prend, à pied, la route du sud. En passant près d’une mourante, celle-ci lui arrache la promesse de s’occuper de sa petite fille. Outre l’obscurité permanente et le froid terrible qui s’installe, chaque rencontre avec d’autres individus est explosive et risque d’être la dernière. Pourra-t-il faire cinq cents kilomètres dans ces conditions, dans un pays dévasté, pour rejoindre un havre devenu un enfer ?
Que ce soit dans sa série Les Derniers hommes ou dans L’Ange de l’abîme et Les Chemin de Damas, Pierre Bordage a déjà abordé les conséquences d’une apocalypse. Mais ses histoires traitaient surtout d’une approche post-cataclysmique. Avec Le Feu de Dieu, il plonge au cœur de la catastrophe et nous fait partager un parcours dans un pays en proie au chaos et la tension d’un huis clos où les sentiments s’exacerbent.
Plus rien de ce qui fonde notre société ne fonctionne. Les conditions climatiques se dégradent. Des éruptions volcaniques ont projeté tant de particules que celles-ci occultent la lumière et la chaleur du soleil. L’obscurité règne en maîtresse et le froid devient de plus en plus intense. L’approvisionnement en nourriture devient très vite problématique. Les lieux de stockage sont les enjeux de luttes mortelles. Les magasins, les supermarchés sont envahis par des groupes qui les défendent les armes à la main. Chaque rencontre est un danger.
Avec le parcours de Franx, Pierre Bordage montre à quelle vitesse le vernis social s’effrite pour laisser place à la barbarie, à la brute prête à tout pour survivre sans souci du voisin. Cependant, il ne fait pas de Franx un « chevalier blanc » porteur de justice et de probité. Celui-ci a aussi ses faiblesses, ses moments d’égarement.
Certes, l’auteur est peu disert sur les causes de la catastrophe, avançant un dérèglement du magnétisme, un basculement des pôles. On peut s’étonner, aussi, de la rapidité avec laquelle le froid s’installe. Mais il dépeint fort bien les conséquences physiques du cataclysme et en explore les effets de façon quasi exhaustive. Cependant, il préfère s’attarder sur l’évolution psychologique des individus, dépeindre la déliquescence d’une société dite moderne. L’auteur mène un travail en profondeur sur les personnages. Il montre, une fois encore, la fragilité de l’être humain, la fragilité du code social. Il illustre superbement que la morale, quelle qu’elle soit, reste un rempart illusoire face aux situations de crise, quand l’instinct de survie prend le dessus, quand la faim commence à tenailler les estomacs trop habitués à être remplis.
S’attachant ainsi à montrer les effets d’un confinement, les contraintes et les tensions liées à la promiscuité, il illustre également la difficulté à réaliser certains actes et que les freins imposés par l’éducation restent forts. Malgré la fureur, la haine, malgré la volonté d’éradiquer un danger, tuer un être humain, par exemple, n’est pas chose aisée. Alice pourra-t-elle aller au bout de son projet ? Le personnage de Jim est une réussite dans la mesure où Pierre Bordage dresse un portrait d’un être abject que rien ne semble pouvoir racheter. Et qui atteint des sommets dans l’indignité.
Face au cataclysme, l’approche de Pierre Bordage reste celle d’un humaniste, et non celle d’un scientifique. Il s’intéresse à l’individu, à ses réactions, à la pauvreté de son évolution morale depuis le fond des âges, hélas !
Dans ce contexte, Le Feu de Dieu est une nouvelle réussite de l’auteur, un miroir de plus pour nous interpeller et montrer le chemin qui reste à parcourir pour gommer la laideur de notre nature humaine.
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