Rebeyrolle, peintre de la liberté sauvage
Endormi pour toujours depuis 2005, Rebeyrolle laisse une œuvre singulière. Un espace monumental, à Eymoutiers, son village natal, la présente au public, et pour l’accompagner, désormais, un chant particulier qui le révèle au monde et sublime son parcours, ce livre. Parti sur un coup de tête, comme l’on jette les dés, monté à Paris, parti de sa province déserte où le vent cingle sur les hauts plateaux, parti pour être peintre, déjà, Rebeyrolle mange de la viande enragée, comme l’on dit, car il ne renonce pas si facilement. Il veut être peintre alors il sera peintre, il appréhendera la liberté dans ce qu’elle a de plus sauvage, de plus bestial, et parviendra à lui rendre hommage en couchant sur ses toiles immenses une peinture unique qui ne laisse personne indifférent. Signe, là, que l’on tient notre héraut, porteur d’un message, d’une idée - sans parler d’idéal, mais on n’en est pas loin - car il est le messager, Rebeyrolle, celui qui trace une voie, un sillon dans la glaise de nos jours fades pour signifier qu’il n’en est rien et qu’il faut peindre pour voir, qu’il faut peindre pour entendre. A lui seul il tentera de porter toute l’histoire de la peinture, incluant des détails chapardés à ses illustres pairs dans l’évidence d’un héritage qui ne dit pas son nom... Il s’emporte en peinture comme d’autres à une tribune, mais Rebyerolle n’est pas un pantin de l’oralité creuse mais un artisan du réalisme bucolique, un chantre de la dérive des couleurs aboyées dans une succession de gestes jaculatoires qui imprègnent aussi bien nos rétines que la toile qui témoignera les siècles des siècles du passage parmi nous d’un homme hors du commun.
Il faut rentrer dans le bastion, d’abord d’un seul doigt par le lien ici dynamique qui vous renvoie sur le site Internet, puis par étapes avec les yeux du cœur en lisant ce livre-là, ici présenté car il est important de savoir où l’on va même en s’adjoignant la complicité d’un écrivain qui s’amuse à inventer d’autres vies dans une biographie recrée par la passion qui l’anime ; après, seulement après, vous prendrez votre voiture pour y aller en vrai. Vous aimerez, alors, ce bloc entouré de jardins qui accueillent ses statues monumentales. Vous vous souviendrez aussi de ces lignes lues dans l’attente d’y aller, de ce livre qui vous aura enchanté... Vous leverez la tête car si le bastion est d’un bloc, [il] n’est pas tout d’une pièce. Il y a des cloisons montées haut, des angles, des retraits pour que, selon le vœu de Rebeyrolle, les choses qui sont là n’entrent pas en lutte avec celles qui sont ici. Il a même, très probablement, un sens de la visite. Mais les visiteurs sont anarchistes, ils voient des fragments de peintures, des entames de couleurs contre les murs blanchis, ils voient du rouge, du bleu, du latescent, ils se dépêchent d’aller où leur tempérament les mène, à la douceur ou la rudesse, à la courbe d’un nu, au brun d’une hure. Le sens, les visiteurs s’en foutent.
Comme ils ont raison ! La peinture est libre comme l’est le plaisir pris à la contempler, de près, de loin, de biais, d’en haut, assis ou tout contre... Il y a aussi le plaisir interdit ; sur ces toiles épaisses, c’est comme pour les sculptures, je ne peux résister à les toucher, à sentir mes mains, la peau de mes doigts courir sur les matières, y chercher les sillons dans les trames séchées, mais je ne devrais pas, c’est interdit, on ne touche pas... Rien qu’avec les yeux alors, que pour vos yeux...
Car après tout, cette peinture nous donne tant, l’on y respire si avidement que l’on ne doit pas cacher sa joie à vouloir la partager voire la communiquer même à la toile qui n’en sait rien, châssis porteur d’une telle beauté, d’un tel raffût que les bien-pensants se sont empressés de vouloir lui rabattre son caquet : mais on ne fait pas taire Rebeyrolle ! Il mène sa révolution joyeuse dans la lumière de son atelier et sait qu’il est le plus heureux des hommes quand il brandit ses instruments de la grande invention, penché sur la paroi qu’il a posé sur deux tréteaux. Pour que l’on ne l’emmerde pas avec cette question de l’engagement, il désigne l’adversaire de noms approximatifs, la société, les rapaces, le pouvoir ... puis il retourne à sa peinture qui est en même temps le livre des torts, la nomenclature des supplices et la table des noces matérielles. Rebeyrolle pourfend donc l’establishment dans un grand éclat de rire coloré, faisant sienne l’injonction de Kafka, "Dans le combat qui t’oppose au monde, sois du côté du monde."
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| Michel C. Thomas, Rebeyrolle ou l’obstination de la peinture, coll. "L’Un et l’Autre", Gallimard, mars 2009, 140 p. - 17,50 € |
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