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Le Liban raconté à ma fille

Et plus largement, tout le Proche et Moyen-Orient peut s’associer au panorama culturel et religieux ici dressé face à vos yeux ébahis qui inviteront votre esprit à penser que vous lisez une fiction, une histoire un peu tirée par les cheveux afin de faire battre le cœur ; mais non, bien au contraire : ici, tout est vrai ! Et c’est bien là tout l’intérêt de ce livre qui nous plonge au plus profond de la société libanaise, avec ses antagonismes, ses paradoxes, ses merveilles et ses démences. Oui, il ne fait pas bon être une fille en Orient, et surtout dans la communauté musulmane ; et pas plus au Liban qu’ailleurs même si la vitrine semble donner une image plus conciliante du pays du cèdre.
Attention à l’image en Orient ! Tout n’est qu’image, apparence ou attitude et la violence de cette société tribale et patriarcale ne se voit pas, mais ses mentalités sont dignes du Moyen Age. Une fille n’est rien, rien aux yeux de la loi, rien aux yeux de la société, rien aux yeux des parents qui ne rêvent que d’avoir un mâle, un héritier, un futur guerrier, en quelque sorte...

Alors qu’arrive-t-il à une jeune fille, dont le père est un éminent intellectuel musulman qui prône la laïcité en sa famille et la liberté pour ses enfants ? Comment appréhender le prix de cette liberté au pays des 17 communautés religieuses qui se regardent de biais et s’égorgent au moindre conflit ? Dans quelle mesure est-elle applicable cette liberté érigée en dogme, qu’elle soit sexuelle, amoureuse, politique, sociale ou religieuse ?
Voilà ce que Darina Al Joundi nous dépeint avec l’aide narrative de Mohamed Kacini. Car la genèse de l’histoire passe tout d’abord par l’oralité. Darina est avant tout une actrice et une dramaturge. D’ailleurs, c’est en descendant d’un train et avant de prendre l’avion pour l’Italie que nous avons pu la rencontrer. La pièce continue de se jouer à guichets fermés à travers toute la France. Le public américain trépigne d’impatience sachant que Darina ira jouer outre-Atlantique à la fin de l’année, en anglais. Quant aux parisiens, qu’ils se rassurent, on parle déjà de juin 2010 pour une série de 30 à 40 représentations...
C’est donc après l’accueil triomphale que sa pièce reçut à Avignon, en 2007, qu’Actes Sud lui a suggéré l’idée d’en faire un livre. Et quel livre !
Stupéfiant. Eblouissant. Magnifique. Absurde. Terrifiant. Insolent. Insupportable. Jouissif. Poignant. Que d’états, cher lecteur, vous allez subir à chaque page, vous demandant si vous allez continuer, mais vous allez continuer car c’est une vie qui se déroule sous vos yeux, un destin hors du commun, une histoire hallucinante qui s’est passée il y a quelques décennies aux portes du monde.

Tandis que Beyrouth est, pour 2009, la Capitale mondiale du livre, sous l’égide de l’UNESCO, on s’amuse à en découvrir les contours de ce qu’elle fut dans les années 1970, dépeints au troisième chapitre : Beyrouth était une ville libre, l’oasis de tous les intellectuels arabes interdits de parole dans leurs pays. C’était aussi la capitale de l’OLP, les Palestiniens y faisaient la loi, Beyrouth était leur république. Beyrouth c’était aussi un bordel, avec les putes de Hamra et celles du port qui tapinaient aux alentours de Saint-Georges.
Hé oui ...Beyrouth était une ville aux multiples facettes, un électron libre où régnait une anarchie extraordinaire. Jusqu’à ce que Israël décide de rayer l’ouest de la ville de la carte, une première fois en 1978 puis lors de l’invasion de juin 1982.
Mais la jeune Darina n’en a cure de ces histoires de grands, elle commencera dès l’âge de huit ans à faire l’actrice pour la télévision en jouant dans une série qui mettait en scène deux fillettes : on lui assignera le rôle du diablotin. Il faut dire qu’elle savait se faire remarquer en posant les mauvaises question ou en s’attardant un peu trop auprès des garçons.

Mais la guerre s’empara du quotidien et s’imposa à tous, même à Darina qui sautillait sur les genoux de Mahmoud Darwich quand il venait à la maison : alors, cette fillette qui a suivi toute son éducation scolaire chez les Sœurs n’aura de cesse de se rebeller contre l’autorité, de faire des expériences anatomiques parfois osées, de défier le code et de ne pas tenir en place. Adolescente, elle mènera grand train de vie (mannequin, actrice...) et ira se brûler les ailes dans des passades sans lendemain comme si l’amour et le sexe pouvaient exorciser la brûlure de la guerre civile qui vous chasse de chez vous sous le seul prétexte que vous n’appartenez pas à la bonne communauté, dans le bon quartier.

D
es semaines passées sans eau ni nourriture dans les caves de Beyrouth ouest sous les bombardements israéliens, au jeu de la roulette russe ; des soirées sous coke aux parties de jambes en l’air dans les boîtes de nuit ; de son mariage à ses amours saphiques ; de l’enterrement de son père au son de Nina Simone plutôt que les sourates du Coran à cette dernière soirée en boîte où les barbus s’emparent d’elle et la font interner dans un asile, Darina n’aura de cesse de tenter de mettre en application la seule règle d’or que son père lui avait apprise : sa liberté d’être une femme et de mener sa vie comme elle l’entend sans tenir compte des ragots ni du regard des autres.
Mais le Liban n’est pas la France ou l’Angleterre, et son martyr dans les geôles de l’hôpital des femmes folles de Jounieh ne prendra fin qu’à la grâce d’un subterfuge. Darina filera alors à l’aéroport pour sauter dans le premier avion : puisque Londres était complet elle atterrira à Paris. Paris qu’elle ne quittera jamais plus...

Prolongeant le spectacle qui fut la révélation du Festival d’Avigon 2007, ce livre extraordinaire va saisir au plus profond de chaque lecteur la partie infime qui libère l’émotion ; il porte en lui la voix de ces millions de femmes chaque jour avilies, humiliées et brutalisées qui ne peuvent s’offrir ce luxe qu’est la liberté de penser, de vivre selon ses envies, ses désirs... Ce livre soulève un pan entier du voile de honte et de mépris que l’on préfère laisser baissé pour souiller la moitié de l’humanité.
Portons donc au plus haut ce manuel d’émancipation, non pas comme la conséquence d’une prise de conscience, mais comme le matériau indispensable d’une œuvre à construire pour que l’humanité sorte enfin de ses prisons intellectuelles et culturelles qui refuse à l’être humain d’agir en son seul état de conscience et non en rapport avec un dogme absurde, dépassé et aliénant !
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter devrait être inscrit au corpus scolaire des classes de terminale, pas moins.



Il y a 6643 signes dans cet article.
François Xavier, le 5 mai 2009 - article3590.html
Darina Al Joundi & Mohamed Kacimi, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, coll. "Bleu", Actes Sud, janvier 2008, 158 p. - 15,00 €
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