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Romans
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Œuvres lyriques et dramatiques

"Les livres ne sont peut-être pas une chose bien nécessaire (introduction au Traité du Narcisse), bien qu’ils accompagnent une pensée, une émotion ; et certains d’entre eux sont tout simplement indispensables, ils sont le compagnon d’infortune, le manuel du pouvoir vivre, la canne sur laquelle s’appuyer dans le doute, le déclencheur du plaisir absolu dans la musicalité des mots, l’écrin d’images folles... Bref, si le peuple le boude parfois, il convient de lui rappeler son extrême importance et sa primauté sur l’audiovisuel qui n’est qu’un ersatz.
A tout seigneur tout honneur : Gide fut, en effet, le premier auteur publié de son vivant dans la Pléiade, la collection créée par son ami Jacques Schiffrin, avec le premier volume de son Journal dont nombre de fragments avaient auparavant été donnés dans La Nouvelle Revue Française. Car Gide, aussi, était la colonne vertébrale fondatrice de cette institution littéraire, une "caution" précieuse qui, lorsqu’il s’en retira provisoirement, en avril 1941, pour ne pas donner l’impression de céder aux relents collaborationnistes de Drieu la Rochelle, mit en émoi la rue Sébastien Bottin. La NRF pouvait-elle encore être La NRF sans Gide ?

"André Gide est un auteur impossible", nous prévient Pierre Masson dès la première page de sa préface, un homme qui rêvait dès l’âge de vingt-cinq ans à ses œuvres complètes ; aussi il se soucia très tôt de leur classement générique, distinguant les traités, les récits, ressuscitant de vieilles catégories comme les farces, les soties, en adoptant de nouvelles comme les interviews, les billets ...quitte à s’y perdre.
Laissons donc débat et polémique pour nous concentrer sur ces deux volumes Romans et récits qui viennent de paraître dans la Pléiade. On y découvrira les lignes de force qui tendent l’univers fonctionnel de Gide, comme la conquête du roman pur, qui va d’André Walter aux Faux-monnayeurs. Dans ces fameux Cahiers d’André Walter, réédité en 1952 (alors que la première publication, chez Perrin, datait de 1891) sans un réel enthousiasme de la part de Gide, il faudrait prendre en compte, toujours seon son auteur, une mesure d’indulgence car, écrit à vingt ans, il ne "savait pas écrire et, précisément peut-être parce" qu’il sentait "en lui des choses neuves à dire", il tâtonnait. Il "cherchait à plier la langue." Oui, il n’avait pas encore "compris combien on apprend plus en se pliant à elle, et de quelle instruction sont ces règles qui d’abord importunent, contre lesquelles l’esprit regimbe et qu’il souhaite pouvoir rejeter. Mais à vouloir en faire trop (il annonce à Valéry, "Donc Mallarmé pour la poésie, Maeterlinck pour le drame [...] j’ajoute Moi pour le roman") et à tenter de rivaliser avec Pierre Louÿs il n’obtiendra pas ce qu’il recherche. Quant à tenter d’impressionner sa cousine, cela fut raté : celle-ci, d’ailleurs, n’appréciera guère Les Poésies d’André Walter, contribuant, sans doute, à faire que ce premier recueil de Gide fut aussi le dernier.

Il se portera ensuite vers la construction du Moi dans son rapport au monde, qui va du Traité du Narcisse à Thésée ; puis vers la persistance du saugrenu, parsemé de Paludes à L’Art bitraire.
Il est tout aussi intéressant de noter la capacité de Gide - maintes fois revendiquée - de faire dialoguer entre elles ses œuvres ; ainsi on percevra également comment Saül équilibre Les Nourritures terrestres, comment Corydon sous-tend Les Faux-monnayeurs, la manière dont tout un pan de cette œuvre se place délibérément sous le signe de l’engagement, d’Œdipe à Robert ou l’Intérêt général sans oublier Les Nouvelles Nourritures.
Grâce à cette nouvelle édition en deux tomes indépendants mais solidaires, c’est Gide vivant qui apparaît aux yeux du lecteur, en maître triomphant d’un univers contradictoire dont la vertu première est de continuer à nous déconcerter.
A tel point qu’il est fort étonnant de lire, dans la préface au Roi Candaule, datée de 1930, cette phrase cinglante, toute de lucidité affichée : Mais puisque, aujourd’hui, l’art n’est plus, et que, d’ailleurs, nul n’est plus là pour le comprendre, il me faut donc mettre en avant la part d’idées [...]. Doit-on aussi y lire les prémices des catastrophes à venir qui vont ternir à jamais l’Histoire de l’humanité ? Car sans art, en effet, plus d’humanité. Ainsi, si le jeune Adolf avait été admis aux Beaux-Arts de Vienne, nul doute que la face du monde en aurait été changée, et que l’on ne payerait pas encore de nos jours, dans un effet papillon, ce refus borné d’un jury déjà aveugle et pétri d’académisme, à ne pas vouloir voir la manière d’aborder l’art du jeune Hitler qui aurait tout aussi bien fait de torturer ses pinceaux que des millions d’être humains... Mais voilà, Gide le sait déjà, quand il n’y a plus d’idées à mettre au service de la beauté, le monde n’est alors plus que noirceur. Noirceur de l’âme qui entraîne le drame universel.

Mais alors, qui est Gide ? Un prédicateur, un auteur de romans, un dramaturge, un moraliste ? Ecrivain en quête de genres il pratiqua avec constance le brouillage des pistes : textes atypiques, poésie qui se voudrait un cahier préparatoire à un roman, traité qui devient une sotie, etc.
Seule certitude, très tôt, Gide manifeste l’ambition d’écrire pour le théâtre, et se proclame être naturellement doué pour le faire (sic), comme l’atteste, par exemple, une lettre à Copeau, en 1925. Et, à l’opposé, on observe une insatisfaction chronique, motivée par quelques échecs mais surtout par un sentiment confus qui ferait que le passage à la scène ne correspond jamais à ce qu’il a imaginé. Un sentiment de persécution, en quelque sorte, il serait un écrivain incompris, trahi ...alors que c’est lui qui se place délibérément sur les terrains les moins favorables à sa réussite. A tel point qu’il se sent acculé et doit reconnaître l’impossibilité de faire d’une pièce de théâtre une œuvre d’art.

G
ide se tourne alors vers le roman, il sait rebondir comme l’on dit aujourd’hui, et dans ses Cahiers d’André Walter il entrevoit "un poème énorme, un drame inessayé" qui ne serait que l’amorce de son premier roman, lequel, comme l’affirme André Walter, est "un théorème". Gide pourra alors y démontrer son goût pour les situations schématiques tout en peignant un tableau où le sentiment d’un enjeu vital, d’un drame brûlant qui engage l’individu peut se faire jour sous les meilleurs espoirs littéraires.
Ce qui s’observe, en effet, à l’origine de la réflexion littéraire de Gide, avant même ses Cahiers et sa fréquentation des milieux symbolistes, c’est le goût des cas intéressants, des situations imprévues qui conduisent un personnage à se retrouver en conflit avec lui-même. Il s’agit alors moins de raconter une histoire - ou de reconstituer un cadre - que d’exposer, de manière quasi scientifique, un problème psychologique et ses conséquences.
Ce que Gide appelle "une bonne scène de charade" et dont l’intérêt réside dans la méprise, le fait que l’on projette sur autrui une image qui ne lui correspond pas, et permet alors aux deux protagonistes de se dévoiler.

Une technique qui le poussera à s’impliquer et lui ouvrira d’autres portes, aidé en cela, notamment, par la rencontre avec Oscar Wilde, détonateur d’un travail de dévoilement : grâce à Wilde Gide s’identifiera comme homosexuel. Un travail prudent, par étapes partielles, concentré autour de la nuit initiatrice d’Alger, qu’il ne racontera explicitement qu’en 1921, à la fin de Si le grain ne meurt. Ainsi, des Nourritures terrestres à Paludes ou bien même dans Les Caves du Vatican, le rapprochement entre réalité et fiction s’accomplit à l’occasion du dépucelage de Fleurissoire par Carola : sa chambre se situe au troisième étage d’un hôtel louche ...et on retrouve là certains détails d’une autre aventure que Gide, dans ses Mémoires, rapporte immédiatement après la nuit initiatrice ; mais justement, il s’agit d’un souvenir sordide, où Gide condamne les pratiques sexuelles de son compagnon, E. Rouart.

L ’important n’est pas tellement que l’œuvre de Gide soit ainsi parsemée d’allusions intimes, souligne Pierre Masson, car l’essentiel est que ces données se transforment et parviennent à se dire - donc à se lire - de plus en plus nettement. Le déploiement dans le temps des fameuses œuvres complètes leur confère ce statut ambivalent, de pouvoir s’inscrire dans ce rapport à un point fixe. Il y a donc une implication personnelle de Gide dans toute son œuvre qui permet de saisir entre les lignes la manière dont il ressent le processus de création comme étant soumis à une inspiration soudaine, assez proche d’une vision mystique. Mais quoiqu’il en soit, des romans d’apprentissage négatif à ce jeu du retour du refoulé, Gide, par le jeu d’une écriture symboliste - qui n’utilise les paysages que comme la représentation d’émotions - parvient à faire évoluer son écriture vers un dépouillement croissant où le monde des objets n’existe que comme miroir.
Qu’il soit romancier ou dramaturge, Gide n’est pas un conteur ordinaire car il n’est réellement fasciné que par la vie terrestre, et presque toujours dans ce qui lui permet d’en dépasser les contours apparents.

A l’ambiguïté du réel, une parole unique ne peut correspondre, et Gide n’a cessé de pourfendre ou de railler tous les discours, littéraires ou religieux, qui ont prétendu en rendre compte, conclut Pierre Masson dans sa préface, car à côté de la mise en abîme de son écriture si particulière, Gide parvient à évoquer un au-delà de ses œuvres par une présence elliptique : la poésie. Qu’elle soit explicite ou déclamatoire elle chante la beauté et le prix de la vie à notre oreille de lecteur attentif. Que de passages où le héros doute et vacille, où dans la narration, une fêlure apparaît, ouvrant un monde inconnu au lecteur qui sera alors porté par un souvenir et s’associera à cette rêverie qui n’est pas une hallucination mais bien la preuve de la présence d’un artiste hors norme.

Présentation -
Le tome I contient :
Préface, chronologie, note sur la présente édition ; André Walter. Cahiers et poésies, Le Traité du Narcisse, Le Voyage d’Urien, La Tentative amoureuse, Paludes, El Hadj, Les Nourritures terrestres, Philoctète, Le Prométhée mal enchaîné, Le Roi Candaule, L’Immoraliste, Saül, Le Retour de l’enfant prodigue, Bethsabé, La Porte étroite, Isabelle, Les Caves du Vatican ; Appendices : Mopsus, Ajax, Le Retour, Le Récit de Michel ; notices, notes et variantes.
Le tome II contient :
Chronologie, avertissement ; La Symphonie pastorale, Corydon, Les Faux-monnayeurs, Journal des Faux-monnayeurs, L’Ecole des femmes, Robert, Œdipe, Perséphone, Les Nouvelles Nourritures, Le Treisième Arbre, Geneviève, Robert ou l’Intérêt général, Thésée, L’Art bitraire, Les Caves du Vatican, farce ; Appendice : Le Grincheux ; notice, notes et variantes, bibliographie.
On trouvera « En marge » des différents textes de nombreux inédits (chapitres écartés, projets de préface, textes préparatoires) ou fragments supprimés à l’occasion d’une réédition et aujourd’hui introuvables.



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François Xavier, le 27 avril 2009 - article3589.html

André Gide, Romans et récits - Œuvres lyriques et dramatiques, édition sous la direction de Pierre Masson, avec la collaboration de Jean Claude, Céline Dhérin, Alain Goulet, David H. Walker et Jean-Michel Wittman, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", Gallimard, mars 2009, tome I, 1584 p. & tome II, 1456 p. - 62,50 € chaque volume jusqu’au 30 juin 2009 puis 70,00 €

Chacun des deux volumes est relié pleine peau sous coffret illustré ; ils sont également disponibles en coffret commun

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