Voir Léonard de Vinci autrement
Quelle drôle d’idée, mais quelle belle idée ! que d’aller calligraphier et peindre sur des notes et des définitions que Léonard de Vinci rédigea dans son célèbre et mémorable Traité de la peinture.
Encore une fois il ressort d’un concept osé, un très beau livre qui ouvre des univers dans les plaisirs divers et variés de la contemplation plastique, du ressenti entre quelques mots choisis et une explosion picturale qui s’anime tant autour des maximes de Vinci que dans l’œil captivé du lecteur. Splendides planches verticales qui pimentent le texte et orientent le voyage dans un ressenti intime et perplexe : il n’y a rien à (re)définir ici ni à accompagner, encore moins à illustrer ; il y a la force de la peinture dans toute sa splendeur révélée et son unicité magnifiée, même si elle côtoie des phrases qui seraient censées l’habiller de respectabilité. La peinture n’est pas un support tout comme le texte n’est pas un prétexte : mais l’alchimie est apparue car Massimo Polello en a décidé ainsi, dans sa recherche pour puiser dans l’enseignement du maître une gamme de notes sur lesquelles jouer sa partition colorée.
Car Polello est un chanceux : il a pu étudier l’écriture de Léonard directement sur ses très nombreux codex et vivre une expérience fascinante qui lui permit d’entrer en contact avec ce génie universel à travers des traces d’encre. Et il s’avéra qu’elles n’étaient ni mystérieuses si incompréhensibles. Ainsi, il parvint à y lire l’inspiration qui allait aboutir à ces merveilleuses planches qui enluminent ce livre.
Il allait aussi comprendre les idées du maître et y découvrir une réelle modernité : considérer son œuvre en regard du monde qui l’entoure. Attention, nous sommes à la toute fin du XVe siècle quand il écrit cela !
Les pensées de Léonard s’avèrent en effet entretenir un lien étroit et bouleversant avec l’écriture : il construit sa pensée sur le postulat que la peinture est supérieure à la poésie. La peinture représente aux sens les œuvres de la nature, avec plus de vérité et de précision que les paroles ou les lettres.
Dans ces extraits que nous devons à la traduction de Joséphin Péladan à partir du Codex Vaticanus (urbinas), l’on ira selon ses désirs vers des définitions qui ne sont pas des notes, ou des réflexions qui ne sont pas des maximes. On lira ces études afin de savoir, si oui ou non, la peinture est ou n’est pas une science ; comment celui qui méprise la peinture n’aime ni la philosophie ni la nature ; s’il y a - ou pas - différence entre la peinture et la poésie ; comment peindre une tempête ; quelle couleur fera l’ombre plus noire ; pourquoi le blanc n’est pas une couleur ; etc.
C’est aux alentours des années 1490 que Léonard de Vinci commencera à rédiger - à la cour de Milan - des feuillets qu’il ne cessera d’enrichir, de réécrire, de repenser dans le but ultime de former un Traité de la peinture qui se veut définitif.
Car c’est la première fois qu’un peintre s’interroge, analyse et ose critiquer sa propre démarche d’artiste. Un canevas de réflexions qui formeront une définition du peintre comme un intellectuel qui embrasse le monde, explore tous les possibles et recrée les trames de la nature dans toutes ses forces et ses beautés enfin révélées.
Vinci s’interroge alors sur l’origine même de la peinture, sa raison d’être, son statut et il en conclut qu’elle est l’art idéal. Pas moins : elle serait de loin supérieure à la poésie - qui ne sait pas recomposer la nature -, tout comme la sculpture - qui ne parvient pas à rendre la couleur. Le voilà parti dans la théorie pure et il s’empresse alors de substituer à ce qui peut s’observer des substrats intellectuels. Il se pose en démonstrateur de la technique du sfumato - dite aussi technique du clair-obscur - en s’impliquant dans une étude de toutes les définitions possibles du merveilleux pouvoir de la lumière...
Au fil des pages se fondent et se mélangent alors les images du peintre, du théoricien et du scientifique dans une langue riche et précise qui illustre, malgré les réflexions parfois inachevées, tout le génie d’un homme multiple et à l’extraordinaire vision.
Pour Massimo Polello, qui est un calligraphe professionnel de renommée internationale, il y avait là comme un défi lancé à travers les âges : un appel à désobéir ou à confirmer ? Pour Polello, la calligraphie représente le moyen d’expression à mi-chemin entre le langage verbal du poète et celui, visuel, du peintre. Les deux produisant des images et suscitant des émotions tout en offrant un message qui parvient à toucher l’inconscient : le calligraphe contemporain serait-il alors peintre et poète ?
Un avantage dont l’artiste italien a su tirer profit pour notre plus grand bonheur de lecteur.
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