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Démystifier le sublime

L’art de Claes Oldenburg, et de son épouse Coosje van Bruggen, s’inscrit dans la définition de la post-modernité revendiquée par Jean-François Lyotard, c’est-à-dire l’effondrement des grands récits d’émancipation religieux, métaphysiques, moraux, artistiques, techniques et/ou scientifiques.

Leurs projets de monuments colossaux à l’ironie affichée, réalisés à partir de 1965 - et catalogués comme découlant de l’art pop - remirent en question le concept des proportions et le cadre déterminé de ce qui est sacré et/ou sublime. Ces monuments étaient des parodies qui avouaient leur trivialité dans des espaces urbains afin de provoquer une réaction et de se confronter avec la population (Chicago, New York, Londres, Stockholm).
Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen créent des sculptures publiques en allant encore plus loin dans le grotesque : ils agrandissent un objet ordinaire (scie de 15 mètres de haut, bas résille de 30 mètres de haut, pince à linge et tube de rouge à lèvres de plus de 7 mètres de haut etc.) et le plantent au beau milieu d’un espace public. Un attentat culturel crieront les gardiens du temple qui en oublient que toute avancée doit se faire dans la révolution, c’est-à-dire dans le reniement total des codes. Ainsi, avec les œuvres de Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen il n’y a plus rien à célébrer et le banal devient sublime. La modernité sera à ce prix.

N’oublions pas que l’agrandissement démesuré d’un aliment est une parodie du matérialisme et du consumérisme ; ainsi les monuments colossaux d’Oldenburg sont surtout là pour forcer à une réflexion, à libérer le spectateur de l’emprise du monde dans lequel il est et le pousser à se poser la bonne question. Il s’agit, en effet, comme le souligne Eric Valentin, de dévaluer l’humanisme emphatique des technosciences et de déconstruire les idéologies du progrès scientifique et technique qui sont incluses dans le modernisme architectural.
Et si le gratte-ciel s’avérait être l’indice du grotesque contemporain ? Car il est représentatif des changements d’échelle qui affectionnent de nombreuses dimensions de la vie contemporaine, ouvrant la porte à une dérive non maîtrisée. On est loin des vues d’un des maîtres du modernisme, Mies van der Rohe qui affirmait : La technique est beaucoup plus qu’une méthode, elle est un monde à elle seule ... Ce n’est que lorsqu’elle est entièrement livrée à elle-même, comme dans les constructions de machines ou dans les réalisations gigantesques des ingénieurs, que la technique révèle sa vraie nature... Elle est ...quelque chose en soi, quelque chose qui a une forme signifiante puissante, si puissante qu’il est difficile de la nommer. Est-ce encore de la technique ou est-ce de l’architecture ?

O
ldenburg et Van Bruggen ont répondu en adoptant le principe d’une critique de la société par l’art, mais en restant dans le cadre d’idéaux démocratiques. Ils soutiennent - dans certaines de leurs œuvres - les mouvements politiques et sociaux, notamment la dénonciation de la guerre au Viêt-Nam et les revendications des minorités ethniques aux USA. On peut donc lier leurs sculptures à la mémoire de la souffrance et de la violence sociale.
Demeurant artistes avant d’être engagés, ils ont choisi le burlesque pour traduire leur volonté de se démarquer du grotesque tragique : ils empruntent parfois des éléments subversifs aux anciens carnavals, avec une prédilection pour les sculptures populaires des XV et XVIe siècles. Ils s’amusent à piller les arts de masse et les transforment, se rapprochant du travail des néodadaïstes, plus loin du pop art que l’on ne pourrait le croire d’un premier abord. Mais c’est bien la fulgurance de la métaphore qui l’emporte ici plutôt que la théorie du concept. En effet, si le plaisir du non-sens et de l’excès traverse leurs œuvres, ce dernier se rapproche souvent de la notion de pertinence. Il foudroie le spectateur par son énergie : la sculpture possède une lucidité qui met à jour les reliquats du sacré. N’en déplaise aux grincheux.

En 1993, à Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre, les Oldenburg réalisent leur œuvre publique la plus lyrique : Bottle of Notes, une bouteille géante (9 mètres de haut) qui déploie dans l’espace une écriture manuscrite et blanche, une sorte de calligramme en trois dimensions. A l’intérieur, un message matérialisé par une spirale azurée ludique et descendante qui sert de support. On ne peut s’empêcher de penser à la nouvelle d’Edgar Poe, Manuscrit trouvé dans une bouteille et d’apprécier le geste thérapeutique qui tend à essayer de neutraliser la psychose, ce naufrage rapporté dans le conte de Poe qui n’est autre que la métaphore d’une noyade intérieure évoquée par les ténèbres d’une éternelle nuit. Le Manuscrit porte la trace d’une folle agonie, le naufrage d’un navire aspiré par un vortex immense.
La bouteille des Oldenburg est un graffiti poétique qui atténue la souffrance mais préserve la mémoire. C’est l’héritage du grotesque rabelaisien - incarné dans le Lipstick de Yale - qui s’est tempéré au fil des années pour laisser place à l’amour, comme le montre cette Bottle of Notes.

Si la vision grotesque et absurde du monde que Claes Oldenburg tient à conserver dans la réalisation de ses sculptures publiques, Coosje van Bruggen s’est lentement orientée vers une approche toute lumineuse sans perdre l’idée de la satire, mode d’expression indissociable de leur démarche.
Ouvrons les yeux autrement et acceptons de rire de nous-mêmes...



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François Xavier, le 21 avril 2009 - article3573.html
Eric Valentin, Claes Oldenburg, Coosje van Bruggen - Le grotesque contre le sacré, coll. "Art et artistes", 160x220, broché, 49 illustrations N&B, Gallimard, mars 2009, 248 p. - 30 €
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