Hongrie : rêve ou fantasme ? Le dernier livre d’Anne-Marie Garat est un solitaire, un peu trop grand pour le porter au doigt, un peu trop lourd pour le porter autour du cou, on le rangera donc dans sa poche, dans le tiroir de sa table de nuit ou sur l’accoudoir du canapé ; bref, à portée de mains car, comme souvent dans cette collection d’Actes Sud, l’étroitesse du format et la petitesse du nombre de pages cachent une exception, une île solitaire dans ce courant tourbillonnant de gros livres inutiles, un endroit où aller donc, un endroit isolé où il fleure bon la musique des mots justes et l’image associée au ton mélodieux d’une narration particulière...
Ni récit ni nouvelle ni essai, blason précise la couverture comme pour nous avertir qu’aller vers cet endroit ouvrira des portes inconnues, apportera des émotions rarement atteintes avec un pavé de grande surface ; oui, ce livre est digne de ses pairs en nous enivrant dès les premières notes, pardon, les premiers mots.
Ils sont deux en villégiature en Italie, ils se promènent dans cette magnifique campagne qui est un jardin d’Eden pour celui qui aime la nature, ils se parlent, on les devine amants mais la question n’est pas là. Eh bien oui, au fait, pourquoi la Hongrie ?
Quelle est cette peur d’un lendemain possible sans l’autre ? Si nous n’avons lu les mêmes livres, pouvons-nous être ensemble, nous quitter sans nous perdre ? Lui doit partir plus tôt, sans doute son travail. Elle restera encore quelques jours ; mais quelle importance. Ils se baladent ils sont heureux, ils s’en amusent et devisent de tout et de rien, de photographie aussi. Elle a un Voigtländer des années 1930 et elle comprend, grâce à lui notamment, comment voir le monde, vraiment, car l’œil n’y comprend rien. Exemple : Il faisait un jour faible et gris d’hiver, colmaté de brume urbaine, bruine, vapeur des trottoirs, mais cette faible, indigente lumière solaire blanche est chaude, à milliers de degrés, quand celle rouge et jaune d’une bougie est froide : on ne mesure rien avec son nerf optique, ni avec son cœur, ils nous trompent sur les températures de couleur et l’intensité des sentiments. 
Une leçon qu’elle aura retenue mais le temps est à l’orage, il faut s’abriter : nos deux lutins continuent néanmoins de butiner sur la lande transalpine comme deux bambins que rien n’effrayent. Ils sont libres d’eux-mêmes et des contingences, libres de s’aimer et de se dire : ils sont l’éther de cette nouvelle qui n’en est pas une mais une réflexion sur la propension à savoir toucher du doigt le bonheur et en capturer avec précaution les quelques instants qui s’agrègent autour comme des moustiques dans le halo d’un halogène.
Mais quid de la Hongrie ?
Ne serait-ce alors qu’une métaphore ? Un sentiment installé dans l’inconscient qui marquerait un trouble lié aux convulsions de l’Histoire ? Interrogeons l’auteur en relisant ces cinquante-deux pages : comment vit-elle son pays d’avant-naître, cet endroit invécu et inécrit qui ne saurait être que Hongrie ? Vous le saurez en vous immergeant dans ce blason sémantique aux couleurs chatoyantes et à la devise humaniste.
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