André Pieyre de Mandiargues est une énigme pour qui voudrait s’amuser à tenter de lui coller une étiquette. Si l’on se base sur la reconnaissance, l’on pourrait opter pour romancier puisqu’en 1967 il reçoit le Goncourt pour La Marge. Si l’on regarde la forme de la majorité de ses écrits, l’on parlerait d’un poète. Mais cela serait mettre de côté tous ces textes épars, récits brefs ou nouvelles...
Mais que faire d’une étiquette puisque l’œuvre répond par avance : André Pieyre de Mandiargues est un conteur au sens noble du terme. Et si l’on y regarde de près, l’on devine le soin apporté à tous les mots qui s’ajustent dans une narration cristalline malgré des goûts singuliers. Mais s’il s’aventure à mettre en scène son univers intérieur c’est avec une prose poétique qu’il cohabite le plus souvent, une prose à la perfection toute minérale et à la concision lapidaire.
Mais ne serait-il pas plutôt un baroque, comme le dépeint Salah Stétié dans la biographie poétique qu’il lui a consacré chez Seghers, dans la prestigieuse collection Poètes d’aujourd’hui ? Car Mandiargues revendiquait cette appartenance à un admirable épanouissement imaginatif qui s’est manifesté aussi bien dans les univers des élisabéthains que dans ce qui noue, en une seule forte gerbe d’un siècle, les siècles d’or des cascadantes Espagnes. En effet, le poème de Mandiargues est le plus souvent concrétion, il ajuste les angles aigus de la réalité vécue, ressentie, élaborée... Il manie l’ellipse tout en étant un observateur au regard acéré, un critique narratif qui ironise dans l’évocation car il est aussi un grand joueur sérieux qui se prend plaisir à son jeu et qui finit, à ce jeu ambigu, par perdre quelque part son innocence. Il existe dans cette poésie-là une fascination précieuse dont s’accompagne la parole baroque.
Car André Pieyre de Mandiargues est un grand écrivain qui aura réussi à blasonner significativement notre imaginaire.
Après des débuts difficiles, sur le tard, sans doute dûs à une timidité compliquée à dompter, des études commerciales suivies sur ordre maternel mais sans envie ; et un bégaiement qui, s’il le protégeait des interrogations en mettant les rieurs de son côté, ne le prédisposait pas vraiment à la vie sociale, Mandiargues ose coucher sur le papier ce tourment qui le traverse. Mais, fervent admirateur de ses aînés, jamais il ne pensait pouvoir oser les suivre : en cela il préférait de loin lire leurs écrits (André Breton, Jean Paulhan, Henri Michaux et quelques autres).
Alors, la vie met sur son chemin, près des falaises normandes, un jeune rêveur qui ambitionnait d’être peintre, c’est Henri Cartier-Bresson. Une amitié va naître qui leur fera partager quelques épisodes marquants de leur apprentissage, notamment la visite des lieux de plaisir de la place Pigalle et les voyages sur les routes d’Europe.
Alors que Mandiargues conduit sa grosse voiture, Bresson shoote à tout va ; l’un est en train de devenir photographe tandis que l’autre écrit en cachette car il continue à vivre sous influence, comme il aime à le revendiquer.
Mais dans une œuvre qui s’inspire de ses grands devanciers - et malgré les apparences - il interprète surtout ses souvenirs. Rien de plus personnel que son goût des animaux à sang froid aussi bien que sa curiosité pour le monde réel, au point qu’il a élevé deux caméléons dans son appartement parisien. Rien de plus personnel que sa passion pour l’Italie, et notamment Venise où il rencontrera celle qui allait devenir son épouse et la mère de sa fille, Sibylle. Rien de plus personnel que son idolâtrie de la femme, créature magique et maléfique qui lui inspirera ses plus beaux récits, comme Le Sang de l’agneau et Le Lis de mer, où il montre une sensibilité, une sensualité même qui lui permettent d’aller aussi loin que possible dans l’intimité de l’autre, au moment de l’initiation amoureuse, avec ce qu’elle suppose de révélation, de trouble et de cruauté.
Par un sens de l’ellipse - qui semble sorti tout droit de son propre plaisir - Mandiargues imagine d’ailleurs assez souvent des héroïnes qui mènent le jeu, jusqu’à leurs conséquences ultimes.
C’est exactement cet univers si personnel et son imagination sans retenue que l’on voit apparaître dans ce volume qui, pour la première fois, réunit l’ensemble des récits et nouvelles - dans l’ordre de leur publication en recueil.
Précédés d’une Vie et Œuvre 1909-1991 présenté par Sibylle Pieyre de Mandiargues, accompagnés de nombreuses photos, ces récits extraordinaires vous transporteront dans l’univers aérien et métaphysique d’un de nos plus grands auteurs du siècle dernier.
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