Après Chicago (Actes Sud, 2007), l’auteur du mémorable Immeuble Yacoubian (Actes Sud, 2006) nous revient avec des nouvelles tendres et cruelles qui se déroulent au cœur du Caire. Un clin d’œil en forme d’hommage au grand Mahfouz (dont la silhouette sur la couverture me rappelle son allure) pour mieux stigmatiser cette société égyptienne qui prend l’eau de toutes parts et qui court, elle aussi, vers un triste destin... Si le ton laisse penser que l’humour recouvre la trame narrative, il n’en demeure pas moins que la subtilité du récit permet d’aborder des thèmes plus sérieux. Car l’Egypte est bien la république bananière du Moyen-Orient où règne le faux-semblant. A tel point que la première de ces nouvelles, longue d’une centaine de pages, "Celui qui s’est approché et qui a vu", a été refusée de publication par l’Office du livre : elle serait insultante car Aswany certifie que les seuls mérites des Egyptiens sont la lâcheté, l’hypocrisie, la méchanceté, la servilité, la paresse et la malveillance... Que de qualités énoncées en si peu de lignes (sic), mais comme toute vérité n’est pas bonne à dire, il s’est fait taper sur les doigts. A cela s’ajoute la sempiternelle couche religieuse qui verse de plus en plus dans l’extrémisme par le biais d’un courant de ces Frères Musulmans un peu trop bercés prés du mur, et il n’en faut pas plus pour que tout parte à la dérive ..
Alors que faire ? En rire ! A n’en pas douter, car il faut être fataliste quand on est égyptien. Ou prendre ses jambes à son cou.
Soit le lecteur égyptien est un sot, soit il joue au sot ; mais le résultat est le même : certains lecteurs continuent à faire l’amalgame entre ce qui est imaginaire et ce qui est réel. Dans L’Immeuble Yacooubian, les deux frères coptes sont parfois obligés de mentir et de voler, tellement ils sont pauvres ; et un ami copte d’Aswany lui reprocha un jour d’avoir oser montrer des personnages coptes aussi méprisables. Reproche inutile tout autant qu’imbécile car dans le même roman, des personnages musulmans sont présentés comme corrompus, ce qui ne permet pas de conclure que tous les musulmans sont corrompus.
Dans Chicago, le personnage de Cheïma, jeune fille voilée qui quitte sa campagne pour aller étudier à Chicago, tombe amoureuse et fait fi des réserves dues à sa religion. Comme le roman fut publié en feuilleton, Aswany recevait chaque semaine son lot d’injures de la part de lecteurs extrémistes religieux. Car, à leurs yeux, en présentant un personnage de jeune fille voilée qui reniait ses principes, il offensait toutes les musulmanes voilées et par conséquent l’islam lui-même.
On voit donc où mène l’inculture, l’obscurantisme et la bêtise crasse.
Cependant, Alaa El Aswany ne renonce pas : il dénonce ces blessures si douloureuses qui sont souvent infligées par des proches, parents ou amis intimes. Et, se jouant de cette épineuse vérité, il ira décortiquer cette société égyptienne qui s’enfonce chaque jour dans sa propre absurdité par manque de moralité et une corruption généralisée. Un président là-bas aussi omniprésent et omniscient, réélu avec des pourcentages dignes de l’absurde, une armée et une police aux aguets, des "barbus" qui n’ont pas dit leur dernier mot : bref, un cocktail explosif où le cynisme se joue de la décence.
A tel point que l’un des héros ira jusqu’à avouer qu’il considère ses concitoyens comme des microbes s’agitant sous un microscope. De là à parler d’un troupeau qu’on mènerait à l’abattoir il n’y a qu’un pas.
Malgré tout, dans ce marasme émergent des personnages hauts en couleurs, comme cette danseuse de cabaret vieillissante qui accorde sa bénédiction à l’amant de son fils, ou la victoire impossible de ce garçon infirme qui fait un pied de nez à ce monde en fuite... Dans la pure tradition des écrivains populaires, Alaa El Aswany élève sa voix narrative vers l’humanité bouillonnante du Caire d’aujourd’hui, et nous rappelle que malgré tout, il aime plus que tout cette ville extraordinaire.
NB -
Alaa El Aswany, qui parle couramment le français, sera à l’écoute de ses lecteurs le 11 mars à la Bibliothèque départementale de Marseille, puis du 13 au 15 mars au Salon du livre de Paris ; et enfin, le dimanche 15 mars, à 16 heures, une rencontre-lecture avec Simon Abkarian se tiendra au Théâtre du Rond-Point, à Paris.
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