Les éditions Zulma ont décidément un don, une bonne étoile, une fée qui veille sur elles : après l’extraordinaire aventure - et le succès que l’on connaît - du dernier livre de Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, voici qu’elles récidivent en nous proposant une perle mexicaine qui est, à n’en pas douter, LE livre à se mettre sous les zygomatiques avant d’aller saluer le Mexique, invité d’honneur au prochain Salon du Livre de Paris. Car ce roman à clés (chaque passage charnière est associé à un livre) est bourré de clins d’œil et d’humour, noir parfois, mais toujours associé à un désir d’humanisme qui nous montre l’homme sous un jour clément car il n’est jamais rien d’autre que cet animal dénaturé qui tente vaille que vaille de s’extraire de ses démons et d’affronter la réalité sans trop de casse.
Icamole est une petite bourgade désertique, oubliée par le gouvernement et aussi par les dieux puisqu’il n’y pleut plus depuis des lustres... C’est une terre qui porte son histoire comme un fardeau car l’armée de Porfirio Diaz s’y est montrée particulièrement cruelle lors des batailles qui ont jalonné la guerre civile ; quant à la préhistoire, seuls quelques fossiles témoignent d’un ichtyosaure qui serait venu dévorer un poisson il y a si longtemps, quand la mer baignait Icamole, aujourd’hui désert brûlant. Le train-train des habitants se fige soudain quand Remigio découvre dans son puits, le seul du village à avoir encore un peu d’eau, le cadavre d’une fillette. C’est Anamari, la fille d’une riche bourgeoise qui habite à Villa de Garcia, la ville voisine, sise au pied des montagnes et abreuvée d’eau, elle... Remigio sait que s’il prévient la police il sera le premier suspect. Il fait donc le gros dos lorsque les premières questions se font jour. Et continue à s’occuper de son avocatier et d’en cueillir les fruits avec lesquels il entretient une drôle de relation qui s’étale parfois sur ses draps... Il se rangera aux conseils de son père, le vieux Lucio qui garde la bibliothèque du village en attendant un hypothétique lecteur. Pour tuer le temps il a entrepris de lire tous les livres, et de marquer du tampon Censuré ceux qu’il juge mauvais. C’est dans le roman de Pierre Laffitte, La mort de Babette, qu’il trouvera le parallèle entre fiction et réalité et qu’il puisera la force d’aider son fils, de se jouer de la police, et d’aider la mère à appréhender la douleur et à comprendre la situation.
Les mots seront alors leurs compagnons, et Cupidon viendra jouer un drôle de tour au vieux Lucio qui se perdra dans des explications sans lendemain, pour que son fils comprenne que ce ne sont pas des mots faits pour qu’on y croie [mais] des mots qui s’enracinent dans la tête pour qu’on maudisse le sort de ne pas avoir trente ans de moins. [...] Est-ce qu’il ne suffit pas de lire un roman pour que de l’autre côté de la fenêtre existe ce que tu préfères ? Face au destin qui s’acharne, Lucio, veuf inconsolable, tente de concilier sa peine et de sauver son fils d’une police soupçonneuse. Affalé la plupart du temps dans ses livres, il constatera avec amertume que l’art s’est perdu car aujourd’hui il ne nous reste plus que des issues scandaleuses, bon marché, de cinéma.
Porté par une traduction au plus serré qui reproduit la musique d’écriture originale et son ton désinvolte mais d’une rare sincérité, ce livre marquera une étape dans votre vie de lecteur en imposant l’impossible parallèle entre fiction et réalité qui démontre que deux rails de chemins de fer, dans un infini pas si éloigné, peuvent se rejoindre. Et de ce feux d’artifice entre la vie et l’art, naîssent des instants de grâce que les personnages parviennent à capturer pour s’en saouler l’espace d’une seconde qui est éternité. Cet ultime lecteur qui s’approchera du soleil sans se brûler les ailes, serait-ce vous ?
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| David Toscana, El último lector, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, janvier 2009, 216 p. 18,00 € |
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