Quand il n’a pas le nez plongé dans ses livres philosophiques ou dans les traités scientifiques, le vénérable Pierre Chaffard-Luçon, fan inconditionnel deTolkien et nouvelle recrue du Litteraire, rêve de devenir avocat ou des métiers de la magistrature...
Monsieur Curieux, Madame Indécise, Monsieur Etourdi, Madame Bonheur, Monsieur Merveille. Des livres de la collection Monsieur Madame ? Non. Au milieu d’eux se glisse un intrus qui ne fait pas partie de ces histoires qui ont bercé notre enfance : Monsieur Merveille, Mr Bliss dans son titre original, est le dernier livre du Professeur J.R.R. Tolkien paru en France (février 2009).
Ce petit livre d’une cinquantaine de pages n’est pas un inédit pour tous : le monde anglophone a eu la joie de le lire de nombreuses fois depuis 1982. Cette édition française nous offre pages après pages les dessins de Tolkien sur lesquels on peut retrouver son écriture si particulière. Une véritable copie du manuscrit sur les pages de droite, sur celles de gauche une traduction pour nous, pauvres unilingues qui n’avons la joie de lire notre écrivain préféré dans sa langue maternelle.
Le livre semble étonnant pour ce professeur de philologie qu’est l’écrivain du Seigneur des Anneaux (The Lord of the Ring), de Bilbon le Hobbit (The Hobbit) et d’un grand nombre d’autres manuscrits. Après une première lecture, cette histoire ne semble partager avec les livres de la Terre du Milieu que le nom de son auteur. Pourtant il est possible de trouver, certes en fouillant, des points communs entre ces œuvres.
Mais d’abord un rapide résumé de l’histoire de Mr Merveille : Par un beau matin, Mr Merveille, qui porte à longueur de journée de très grands chapeaux (ce qui oblige sa maison à avoir une très grande porte), décide d’acheter une voiture. Il descend alors de sa colline et va acheter une superbe automobile Jaune vif, [...] à l’intérieur et à l’extérieur pour cinq shillings et six pence. Il part alors visiter des amis mais cela engendre nombres d’accidents : il renverse Mr Lejour, Mme Lanuit, rentre dans le mur de la maison des Grognards... Finalement notre héros s’en sort avec une série de factures vidant sa tirelire.
Où est donc la signature de Tolkien dans ce si petit livre ? Une ressemblance avec Bilbon Saquet, hobbit qui lança le « seigneur des mythes » ? En effet, les deux héros habitent sur une colline un peu à l’écart du village dans des demeures similaires : toutes deux ont un long corridor avec de quoi suspendre vestes, manteaux et chapeaux. Certes si la porte de Mr Merveille est haute pour laisser passer ses chapeaux plus que haut de forme, ce qui est inhabituel dans son monde, celle de Bilbon est ronde pour convenir aux normes architecturales de la Comté. Outre ces habitations, leurs aventures présentent de nombreux points communs : Ils s’en iront par un beau matin sur les routes et vivront lors de leurs aller et retours pleins d’aventures. Bilbon y risquera sa vie, Mr Merveille sa tirelire. Enfin s’ils ont quelques problèmes avec les gens, ils les règleront (presque) tous à la fin...
Un bon livre pour les enfants ? Pour raconter une agréable aventure avec de superbes illustrations ? Remarquons que si l’histoire est simple à première vue, des problèmes « d’adultes » parsèment les pages : les factures impayées, la tentative d’arrestation de Mr Merveille par le gendarme Bouffi, la fraude de Mr Merveille pour ne pas payer l’impôt pour la possession du Lapiraf (un lapin au très très long cou, une des deux créatures fantastiques de l’œuvre, l’autre étant l’ours parlant)...
Si Tolkien met à portée des plus jeunes des affaires de grands, les grands peuvent aussi retrouver leurs problèmes racontés avec la simplicité de l’enfance. Mais la première cible de cette œuvre est sans aucun doute la voiture qui finit dans un état déplorable. Elle est en effet la cause directe, ou indirecte, de plus de la moitié des soucis. Quiconque connaît la vie de Tolkien sait qu’il a pourtant eu une voiture de 1932 à la seconde guerre mondiale (le rationnement de l’essence le força à arrêter de l’utiliser. Il la revendit une fois le conflit terminé). A la fin notre héros s’en débarrasse, en faisant un cadeau de mariage, et ne se balade plus qu’avec une charrette tirée par un âne !
De la à associer cette œuvre à la défense de la nature qu’ont vu nombre de critiques dans le Seigneur des Anneaux, il n’y a qu’un pas. Et il est vrai que Tolkien regrettait sa chère campagne anglaise au fond de laquelle il avait vécu. Pour lui elle avait disparu : Il se lamentait en voyant une route dévorer le coin d’une prairie : Voilà les dernières terres anglaises qui s’en vont (J.R.R. Tolkien, Une biographie, Humphrey Carpenter, 1977). Ce n’est donc pas en personnifiant la forêt ou la campagne avec des créatures imaginaires, à l’instar du Seigneur des Anneaux avec les Ents, que Tolkien critiquera la disparition de la nature devant l’industrialisation, mais en détruisant le symbole même de l’industrialisation, la voiture, qui sera bientôt tirée par des poneys...
Il serait possible de trouver encore de nombreux points communs entre cette œuvre et les écrits du Professeur : celui-ci en a tellement laissés à son fils. Mais pour le comparer à des œuvres d’autres auteurs, nous laisserons le mot de la fin à Humphrey Carpenter : Mr Bliss doit un peu de son humour ironique à Béatrix Potter, et le style de ses dessins fait penser à Edward Lear, en moins grotesque et en moins délicat.
Bonne lecture à vous, petits et grands.
Pierre Chaffard-Luçon
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