
Le point de vue trouble des jumelles
Comment dire... j’ai adoré ce roman... je n’ai pas lâché ce livre du moment où je l’ai commencé jusqu’à la seconde où j’ai lu le mot « fin ». Jincy Willett est auteur et éditrice ; elle vit à San Diego, en Californie. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles L’Ouvre-Boîte ; Gloire, honneur et mauvais temps est son premier roman.
Dorcas raconte l’histoire. C’est la sœur jumelle d’Abigail. Autant Dorcas est réservée, intelligente, fade et maigrichonne, autant Abigail est extravertie, charnelle, spontanée et généreuse, mais pourtant elles sont sœurs jumelles... Abigail est une sorte de « légende vivante » : à Rhode Island, elle est la fille la plus convoitée du quartier, la fille que les garçons désirent tous. Dorcas est bibliothécaire, plutôt effacée et elle est amenée un jour à lire les mémoires de sa sœur emprisonnée pour meurtre. Elle décortique alors la version de la moitié de sa vie, la vie de sa sœur, celle qui a eu des amoureux, des tas d’amants, celle qui s’est mariée, une fois, puis deux, celle qui a tué son second mari... Elle découvre le sadisme du-dit mari, la façon dont il a détruit petit à petit la joie de vivre de sa sœur, et le rôle qu’elle-même a joué, à son insu, dans cette histoire dramatique.
Page après page, elle reconstitue leur passé commun, rumine ses souvenirs de jeunesse avec ironie et férocité et fustige au passage les pratiques du tout petit cercle littéraire dans lequel elle a été amenée à évoluer malgré elle. Avec son humour inflexible, Dorcas nous devient vite sympathique et le personnage d’Abigail se révèle à l’usage beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
Elle n’est en aucun cas la « Belle Idiote » que l’on pourrait croire : Ma soeur n’est qu’une je-m’en-foutiste paresseuse, mais on ne la lui fait pas. Même si au début du texte Dorcas affirme : J’ai une meilleure compréhension des chats, des moteurs à explosion et des Iraniens que d’Abigail, ma soeur jumelle., remonter le temps, revenir aux origines du drame, va lui permettre de se rendre compte qu’elle est beaucoup plus proche de sa jumelle qu’elle ne le croyait et à quel point sa sœur lui manque.*
J’ai adoré, oui, la façon dont l’auteure alterne les citations des mémoires d’Abigail avec la version des faits de sa soeur. Dorcas lit avec ironie et moquerie le récit d’Abigail, elle commente tendrement les anecdotes, le quotidien, elle nous communique sa propre vision. Je contemple fixement le mur devant moi. Me voilà déjà réduite à cela. Fort heureusement, il n’est pas nu, mais orné d’une affiche en noir et blanc qui décrit dans le détail la manœuvre de Heimlich au moyen d’une série de vignettes dessinées. C ‘est le conseil d’administration qui a insisté pour que je la mette.[...] L’illustration centrale est à mes yeux la métaphore absolue de notre époque. On y voit une femme d’âge mûr, le visage déformé par une grimace, qui semble implorer silencieusement tout en s’agrippant la gorge d’un geste de panique.
J’ai particulièrement apprécié le suspens qu’implique la forme du roman : en effet, on attend la description du meurtre mais en fait, ce sont plus les faits l’impliquant qui nous captivent.
Adeptes des romans à intrigues s’abstenir, car ce n’est pas le sujet : l’amour et la tendresse sont plutôt les privilégiés ici. Un roman captivant, bourré d’humour, à ne pas manquer !
Isabelle Viry
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