
Voyage(s), Giro...
Lorsque, par métaphore, j’érigeais en voyages le contenu des revues FMR pour clôturer mes rêveries autour du troisième numéro de La Revue Blanche, je ne pensais pas qu’il y aurait, dans le suivant, un écho aussi littéral à cela. Le thème annoncé est "Italie" - au singulier et sans déterminant : c’est donc d’essence dont il s’agit. Notons que le singulier n’efface pas la pluralité ; il la ramène à un concept irréductible, unique et totalisant, plus ou moins vague, ne ressortissant ni de la géographie, ni de la langue, ni de l’Histoire et pas davantage des Beaux-Arts mais qui, participant de tout cela à la fois et cimenté par mythes et fantasmes, situe l’Italie vraie dans un au-delà de l’intellection directe. Cette Italie essentielle requiert d’être approchée, pour être saisie, par petites bribes, moins analytiques que poétiques, à mi-chemin entre diachronie et synchronie.
Déjà le "modo italiano", thème nodal de la Revue Blanche FMR n° 2, ouvrait l’itinéraire qui se poursuit ici.
Itinéraire : bien sûr le mot est choisi à dessein puisque l’exploration de cette Italie à la confluence des sens et des signes s’amorce par deux récits de voyage, chacun scellant la complémentarité de la littérature et de la photographie. L’on part d’abord pour Rome, Naples et Florence sur les traces de Stendhal ; pour relayer ses mots, non pas des images actuelles de ce que lui vit au XIXe siècle, mais une interprétation photographique des plus personnelles de ces trois villes par deux jeunes artistes travaillant en duo, Luciano Paselli et Matteo Petri. Là où l’on attendrait d’imposantes vues embrassant les grandioses architectures témoins de l’Histoire on ne voit que macrophotographies de brimborions à deux sous dont regorgent les boutiques à touristes poussées comme champignons à l’entour des sites - petites figurines naïves aux couleurs vives, cendriers, porte-clefs, médailles, monuments miniatures au socle ceint d’un phylactère affichant le nom de l’endroit... Ces infimes choses, sans valeur au regard des lieux chargés de mémoire qu’elles représentent ou symbolisent, sont saisies par l’appareil dans un environnement que l’on sent modeste et où elles font palpiter la joie intense d’un souvenir. Un fossé se creuse entre le vestige littéraire qu’a laissé Stendhal d’un Grand Tour effectué par un homme nanti et cultivé, et ces bibelots dont on se dit qu’ils cristallisent peut-être la lumière du seul et unique voyage que feront jamais les petites gens qui les ont achetés.
Puis l’on passe à l’exploit : le fameux Giro cycliste, celui de 1949, remporté par Fausto Copi et dont le parcours est suivi par l’écrivain Bernard Chambaz - à vélo, bien entendu... et à mots puisque cette aventure est devenue un livre, Evviva l’Italia !, paru en 2007 aux éditions du Panama. Là encore, à l’appui des mots, des photos ; curieuses images de Daniele De Lonti aux teintes à la fois pâlies et acidulées, figeant spectateurs et décor immobiles dans l’immuabilité tandis que le passage des coureurs se signale par un ruban brumeux et coloré traversant l’image.
Oui, étonnants voyages d’où sourd une italianité à la fois populaire et de haute culture que précisent et enrichissent les trois articles suivants, traitant l’un de l’émergence d’une possible identité italienne de l’Art dans les années 1920, le second de la théâtralité de l’Opéra italien au XIXe siècle, le dernier de l’œuvre du grand couturier Capucci. De la réflexion esthétique et historique jusqu’au luxe insigne de vêtements pensés comme des œuvres d’art : le Grand Tour se boucle avant que se continue la balade au gré des rubriques désormais familières : des "Archives" évoquant le couple que formèrent un temps Richard Mapplethorpe et Patti Smith, un "Portfolio" consacré à William Kentridge - et, entre ces deux étapes, un fascinant "Contexte" à l’intitulé très... romanesque : "La résistance de l’autre et sa beauté".
Derrière se cache un article fondamental, essentiel pour comprendre la relation de l’Homme au monde. Signé Jean Soldini, ce texte est si important que l’on s’étonne un peu de le lire dans un quatrième numéro alors qu’on l’aurait davantage attendu dans le premier, telle une contribution baptismale au lancement de la Revue Blanche FMR qui eût ainsi affirmé plus fort encore sa vocation aux considérations métaphysiques élaborées à partir de ce qu’offre à l’esprit l’art contemporain. Mais la publication, ici, de la version écrite d’une conférence prononcée en 2006 atteste aussi que les textes de fond ne sont assujettis à nulle place ordinale qui en hiérarchiserait l’importance et qu’ils sont toujours à lire où que l’on en soit de son parcours personnel sur le chemin de la pensée, de l’acquisition du savoir et de l’ouverture à l’analyse.
Débutant par une définition de l’esthétique assise sur l’étymologie, l’article tâche ensuite de définir la philosophie à travers une succession de questions avant d’en venir à l’art. Remarquablement articulé, d’une écriture qui frôle souvent la poésie, il reste lumineux, même aux yeux de qui ne s’est jamais senti l’âme philosophe.
La philosophie permet de prendre le large sans jamais oublier la rive de départ, de naviguer dans la distance incalculable entre une chose et elle-même en se servant de matériaux divers, déterritorialisés, puis laborieusement et temporairement reterritorialisés, écrit Jean Soldini ; il me semble que FMR dans ses deux versions, blanche et noire, est la plus belle mise à disposition de ces matériaux divers dont se servira l’esprit philosophe pour prendre le large. Mais reterritorialiser via FMR ce qui auparavant aura été déterritorialisé n’est en rien laborieux - il n’y a dans cette transmutation que jouissance de l’œil, de l’âme, de l’intellect - ni temporaire - l’on ne sort jamais du voyage sans acquis.
Voilà le quatrième numéro, déjà, de La Revue Blanche ; c’est la toute petite enfance pour un périodique bimestriel, mais c’est assez pour réaliser - et avec quelle enthousiasmante fulgurance ! - combien les deux versions de "la Plus belle revue du monde" sont complémentaires et indissociables. Elles forment à elles deux un tout dont ne saurait se passer aucun esthète soucieux de poser sur le monde un regard original, profond, réfléchi et savant - un regard que seule la fréquentation raisonnée et esthétisée de l’Art autorise.

SOMMAIRE
Éditorial, par Flaminio Gualdoni - Italie : "Souvenirs d’Italie" (texte de Stendhal - Photographies de Luciano Paselli et Matteo Petri) ; "Evviva l’Italia !", par Bernard Chambaz (photographies de Daniele De Lonti) ; "L’heure de l’Italie", par Flaminio Gualdoni ; "Le pays du mélodrame", par Paolo Repetto ; "Capucci, le dernier des couturiers heureux", par Patrick Mauriès* - Archives : "Patti et Robert", par Marco Pierini (photographies de Judy Linn) - Contexte : "La résistance de l’autre et sa beauté", par Jean Soldini - Portfolio : "Kentridge, théâtre des formes", par Michele Robecchi.
* Retrouvez Patrick Mauriès sur lelitteraire.com :
- Pierre Lesieur/les ateliers
- L’hôtel du Grand Veneur
- Bien sûr, au sommaire de FMR, n° 17 et 20... et dans une préface à un texte de Charles Nodier, Franciscus Columna.
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